Pas de poisson d'avril dans les fleuves et les lacs chinois !

Pêcheur de Hangzhou en Chine (Favrelière - mai 2016)

Une énième farce du 1er avril ?.. Et bien non ! Une occasion de parler des pêcheries continentales, secteur oublié des politiques de développement et pourtant essentiel à la sécurité alimentaire de millions de personnes sur notre planète bleue... du moratoire de la pêche dans les eaux intérieures chinoises... des menaces sur les pêcheries en eaux douces, fleuves et lacs, dans le monde, communiquées par le Forum mondial des populations de pêcheurs (WFFP), lors du Forum mondial alternatif de l’eau 2018, fin mars à Brasilia (Brésil)... Et enfin d'une menace inattendue qui touche les pays où sévit le paludisme... En matière de menaces, la France ne montre pas l'exemple avec le projet d'une immense mine d'or que veut exploiter un consortium russo-canadien au cœur de l'Amazonie française (Guyane). (1)

La Fao estime la production annuelle des pêcheries continentales à près de 12 millions de tonnes dans le monde. D'autres estimations évaluent les captures à 30 millions de tonnes voire équivalentes à la pêche maritime ! En effet, ce secteur halieutique, majoritairement artisanal et vivrier, est ignoré des autorités compétentes et des programmes de développement, à tel point que les pays oublient de déclarer les captures en eaux douces à la Fao !

La Fao estime la production annuelle des pêcheries continentales à près de 12 millions de tonnes. D'autres estimations évaluent les captures à 30 millions de tonnes si l'on tient compte des captures non déclarées. Environ 70% des pêches sont en Asie, 25% en Afrique, et environ 4% en Amérique latine. Il s'agit en grande partie de produits consommés à l'échelle nationale, ce qui souligne l'importance vitale de ce type de pêche pour les populations et l'économie des pays en voie de développement. Pour plus d'informations : La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2016 (SOFIA) et Pêches continentales : 13 à 30 millions de tonnes de poisson d'eau douce !

Dans l'UE, la pêche continentale est négligeable comparée à la pêche maritime 
(35 000 tonnes contre près de 4 millions de tonnes)

En Europe et tout particulièrement en France, les pêcheries continentales se sont considérablement réduites au fil du temps en tant qu'activité professionnelle (2) ; elles relèvent dorénavant des activités de loisirs à partir d'empoissonnement (au moment de l'ouverture de la pêche) de truites d'élevage issues de piscicultures fédérales et privées (3)... Dans le reste du monde, il en est tout autrement, les pêcheries continentales qui concernent des millions de pêcheurs professionnels, produisent de très grandes quantités de poissons d'eaux douces (4), sources essentielles de protéines animales et de micronutriments de qualité, jouant un rôle vital dans la sécurité alimentaire des populations les plus pauvres... (5)

La Chine impose un moratoire d'avril sur la pêche continentale

Depuis le début des années 2000, les autorités chinoises ont progressivement étendu l'interdiction de la pêche continentale, quasiment à l'ensemble des bassins fluviaux et des lacs du pays... Pas seulement en avril mais sur une période de 3 à 4 mois avec comme point d'ancrage le 1er avril.

Selon la FAO, la Chine est le premier pays de pêche continentale (fleuves et lacs) avec une production annuelle de plus de 2 millions de tonnes

La Chine perpétuerait une tradition à l'origine du poisson d'avril ! En effet, une explication avance que les blagues ont un rapport avec la saison de la pêche. Suivant les pays, le 1er avril correspond au jour d'ouverture ou, au contraire, au jour de fermeture afin de respecter la période de reproduction des poissons. Les petits plaisantins offre donc un poisson - un hareng, le plus souvent - pour souligner avec ironie le fait que la pêche est soit trop facile (abondance le jour d'ouverture), soit infructueuse (jour de suspension). (6)

Toujours est-il que la Chine a choisi cette date comme repère pour imposer un moratoire de la pêche sur plusieurs mois dans ses eaux continentales :
  • Depuis 2018 dans le fleuve jaune (Huanghe) du 1er avril au 30 juin
  • Depuis 2002 dans le fleuve bleu (Yangtzé) du 1er mars au 30 juin
  • Depuis 2010 dans la Rivière des Perles du 1er avril au 31 mai (7)
  • Depuis 2018 dans la rivière Huaihe (entre Yangtsé et fleuve Jaune) du 1er mars au 30 juin
  • Depuis 2018 dans les cours d'eau au Xinjiang du 1er avril au 31 juillet
  • Depuis 2018 dans le fleuve Amour du 11 juin au 15 juillet
Fleuve jaune ou Huanghe (5500 km) : « L'objectif est de protéger de la surpêche les organismes aquatiques du bassin fluvial : la décision vaut non seulement pour le cours du fleuve lui-même, mais aussi pour 13 gros affluents et pour trois grands lacs reliés au Huanghe. »... (8)

Fleuve bleu ou Yangtsé (6300 km, troisième plus long fleuve du monde après le Nil et l'Amazone) : « Ce moratoire couvre la période de frai pour la plupart des espèces vivant dans le fleuve (Yangtsé). Il concerne l'ensemble du cours d'eau et ses principaux affluents et lacs. » (9)

Rivière des perles (2200 km) connue sous le nom de Yue Jiang « fleuve de Canton » : « L'interdiction couvre le cours principal de la rivière, ses affluents et tous les lacs qui y sont reliés. Elle a un impact sur 27.693 bateaux de pêche et 116.711 pêcheurs. » (7)

Région autonome du Xinjiang : « Une interdiction de pêche d'une durée de quatre mois est entrée en vigueur dans les cours d'eau naturels de la région autonome ouïgoure du Xinjiang, afin de protéger l'environnement et de préserver les ressources halieutiques... Selon Su Dexue, chef adjoint du bureau régional des produits aquatiques, des patrouilles seront organisées 24 heures sur 24 dans ces zones, et d'autres mesures telles que l'éducation du public seront également prises pour assurer la bonne application de l'interdiction et protéger les poissons lors de la saison de reproduction... » (10)

Menaces sur les pêcheries continentales

La déclaration du Forum mondial des populations de pêcheurs (WFFP) à Brasilia fin mars 2018, lors du Forum mondial alternatif de l’eau 2018...

Rapport "La pêche artisanale continentale - Groupe de travail du WFFP sur la pêche continentale"(11)

« Aujourd’hui, le groupe de travail du WFFP sur les pêches continentales est présent au Forum Mondial sur l’Eau Alternatif pour élever la voix des pêcheurs à petite échelle dont les vies et les moyens d’existence sont interconnectés avec les plans d’eau intérieurs. Nous tendons la main aux mouvements de tous les peuples qui se battent pour protéger les eaux intérieures, pour forger une lutte commune pour lutter pour les lacs et les rivières qui nous fournissent nos vies et nos moyens de subsistance. Avec nos alliés, nous affirmons que le droit à l’eau, à la terre et à la nourriture est fondamental pour la dignité et le bien-être des communautés de pêcheurs, et nous défendrons nos droits et notre souveraineté alimentaire avec nos alliés d’autres mouvements sociaux. »

Jusqu’à récemment, les voix de millions de pêcheurs artisanaux dans les eaux intérieures, les principaux utilisateurs des ressources en eau douce et des cours d’eau intérieurs, restaient sans écho. En effet, les quelques études sur la pêche artisanale continentale, au niveau international et au niveau local et national, ont été principalement réalisées dans le milieu universitaire et celui des entreprises. Au départ, le WFFP ne prenait pas en compte l’état, et les défis de la pêche artisanale continentale, même si les communautés de pêche dans les eaux intérieures étaient largement représentées au sein de l'organisation. Les choses ont commencé à changer en 2015, lorsqu’un groupe de travail du WFFP sur la pêche continentale a été créé, avec l’objectif de consolider et de renforcer la voix des pêcheurs artisanaux dans les eaux intérieures, au sein de l’organisation et au-delà. Cette stratégie reposait sur une approche fondée sur les droits humains en matière de gestion de la pêche continentale et visait au renforcement de la souveraineté alimentaire pour les communautés de pêcheurs artisanaux...

Suite à plusieurs réunions où les participants, locaux et internationaux, ont fourni des études de cas centrées sur leur contexte local, un rapport sur la pêche artisanale continentale a été produit. Ce document donne un aperçu des caractéristiques de la pêche continentale et des défis auxquels sont confrontés les communautés de pêche continentale dans le monde. Cette vue d’ensemble a permis d'identifier les principaux points d’entrée pour des actions, en particulier au sein du WFFP. (12)

Deux pêcheurs rwandais sur le lac Kivu (Favrelière - 1978)

« Les pêcheries continentales représentent jusqu’à la moitié de la production mondiale de la pêche, mais elles sont systématiquement négligées par les politiques et la réglementation des pêches des gouvernements. Dans certains pays, comme le Bangladesh et l’Ouganda, les pêcheries sont presque entièrement intérieures. Les pêches continentales fournissent des sources essentielles de protéines animales et de micronutriments, jouant un rôle important dans la sécurité alimentaire mondiale. Les pêches continentales sont presque entièrement à petite échelle et la plupart des pêches artisanales autochtones sont des pêches intérieures.

Les communautés de pêche artisanale à l’intérieur des terres entretiennent une relation particulière avec les lacs, les rivières et les zones humides dont elles dépendent, qu’elles gèrent selon la tenure coutumière depuis des milliers d’années. Ces eaux sont actuellement menacées dans le monde entier par un développement industriel sans entrave, la pollution, la privatisation et l’oppression.

Le Groupe de travail sur les pêches intérieures appelle les gouvernements à protéger les pêcheries continentales et leurs habitats, conformément aux Directives sur les pêches artisanales et aux Directives foncières de la FAO, que plus de 150 pays ont signées aux Nations Unies. Les politiques relatives à la pêche dans les eaux intérieures devraient également être conformes à la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (DNUDPA), qui exige un consentement libre, préalable et éclairé avant de prendre des décisions affectant les pêches continentales autochtones.

En outre, les gouvernements mettent en œuvre de fausses solutions visant à réduire les émissions de carbone et l’énergie propre, qui n’impliquent pas de petites communautés de pêche dans les eaux intérieures, voire les retirent de leurs territoires traditionnels... »

Déclaration du groupe de travail sur les pêches intérieures lors du Forum mondial de l'eau alternatif 2018 (13)

Quand la lutte anti-palu menace les communautés de pêcheurs !


On peut estimer les captures annuelles dans le bassin du fleuve Congo à plus de 300.000 tonnes d'après les chiffres de la FAO... Une superficie de 3,7 millions de km2 qui s'étend sur 10 pays d'Afrique centrale... Mais le potentiel halieutique énorme du bassin du Congo est menacé...

Depuis plusieurs décennies, la distribution de moustiquaires a permis de lutter contre le paludisme, notamment dans les nombreux villages du bassin du fleuve Congo. Or, ce progrès pourrait avoir un contrecoup majeur pour l’environnement : ces moustiquaires, le plus souvent traitées à la perméthrine, sont très souvent recyclées voire directement détournées pour servir de filets de pêche, un usage pour lequel ils s’avèrent très efficaces. Ce qui pourrait menacer les stocks de poissons (maille de 3mm). Et aussi l’écosystème des rivières en raison de l’insecticide imprégnant le tissu.

Le faible coût de ces «filets» favorise l’augmentation des pêcheurs, et donc une surexploitation des sites de pêche traditionnels... avec l'arrivée de pêcheurs inexpérimentés, qui obtiennent de meilleurs résultats avec des moustiquaires que des filets classiques. A l'origine de vives tensions avec les pêcheurs traditionnels, qui voient d’un mauvais œil l’arrivée de concurrents qui ramassent plus à moindres frais.

Conclusion : « Alors que des mesures sont prises pour éradiquer le paludisme, l'atténuation des conséquences non désirées et imprévues de la durabilité des ressources naturelles doit être une priorité pour éviter des dommages supplémentaires aux communautés de pêche des pays en développement et potentiellement des effets négatifs sur la santé humaine. » Le tout, sans «perdre de vue les écosystèmes et la biodiversité en jeu». Un vaste programme. (14)

Philippe Favrelière (actualisé le 11 juin 2018)

Autres articles :

Le 11 juin 2018

La Chine commence le moratoire annuel sur la pêche dans le fleuve Amour à la frontière avec la Russie


La Chine a imposé lundi 11 juin 2018 un moratoire sur la pêche de 35 jours dans le cours principal du fleuve Heilongjiang (*) située sur la frontière avec la Russie.

Le moratoire annuel sur la pêche, qui prendra fin le 15 juillet, vise à protéger la reproduction des poissons et accroître le stock de poissons pour rendre plus durable le développement de l'industrie de la pêche locale.

Les autorités de la province du Heilongjiang (nord-est) imposent également un moratoire annuel sur la pêche dans d'autres étendues d'eau naturelles. Le moratoire dans le lac Xingkai à la frontière sino-russe, a commencé le 6 juin et prendra fin le 20 juillet.

Durant ces périodes, tous les bateaux et équipements de pêche doivent être sortis de l'eau. Les vendeurs de produits aquatiques doivent obtenir des permis des autorités de la pêche locales.

La rivière Heilongjiang est l'une des principales zones de reproduction des saumons en Chine.

Début mai, les autorités de la pêche du Heilongjiang ont libéré deux millions d'alevins de saumon dans la rivière Heilongjiang afin d'augmenter les réserves de cette espèce.

Source: Agence de presse Xinhua

(*) Le Heilongjiang (« Rivière du dragon noir » en chinois, « Rivière noire » en mandchou, désignant tous deux le fleuve Amour (appellation russe du fleuve frontalier)) est aussi une province au nord-est de la Chine, à la frontière russe (Wikipedia)

***************

En République du Congo, un accord gagnant-gagnant entre pêcheurs et forestiers...

**************

Références : 
(1) Guyane : or-pillage d’état
(2) Une étude de la Commission européenne publiée en 2011 estimait à 14 500 le nombre de pêcheurs professionnels en eaux douces dans l'Europe des 28, pour une production annuelle de 35 000 tonnes.
EU intervention in inland fisheries - European commission / Directorate general for maritime affairs and fisheries EU wide report – final version
En Europe de l'Ouest, le lac Léman est probablement le dernier haut-lieu de la pêche continentale
Pêcheur en voie de disparition sur le lac Léman !
(3) Ouverture de la pêche à la truite : « Merci les pisciculteurs ! »
(4) Selon les sources, les pêcheries continentales produisent entre 13 et 30 millions de tonnes de poisson chaque année (à comparer aux 70 millions de tonnes des pêcheries maritimes)
Pêches continentales : 13 à 30 millions de tonnes de poisson d'eau douce !
(5) Afrique : La sécurité alimentaire dépend aussi de la biodiversité des fleuves et des rivières
Révolution bleue en question : Il y a poisson et poisson ?
(6) Poisson d'avril. Pourquoi fait-on des blagues le 1er avril ?
(7) Pas de poisson d'avril dans la rivière des perles
(8) Chine-La pêche interdite trois mois par an dans le Fleuve jaune
(9) Chine : début du premier moratoire annuel sur la pêche sur le fleuve Jaune
(10) A l'extrême Ouest de la Chine, la région autonome du Xinjiang habitée majoritairement par des populations de religion musulmane connaît des troubles... Début de l'interdiction de pêche dans les cours d'eau au Xinjiang
(11) Rapport "La pêche artisanale continentale - Goupe de travail du WFFP sur la pêche continentale" à télécharger ici
(12) Rapport du WFFP sur la pêche continentale
(13) Forum mondial de l'eau alternatif 2018 : Déclaration du groupe de travail sur les pêches intérieures

Commentaires