mercredi 26 août 2015

Et si on enlevait le « P » d’Aires Marines Protégées ?


Et si on enlevait le « P » d’Aires Marines Protégées ?

Magnus Johnson, Senior Lecturer in Environmental Marine Biology at the University of Hull

Le gouvernement écossais a annoncé récemment des plans pour doubler les surfaces des Aires Marines Protégées dans ses eaux, prévoyant d’inclure 11 nouvelles AMP et 9 Zones Spéciales de Conservation. On peut sans doute considérer que quelques organisations conservationnistes ont applaudi à l’annonce de ces mesures tout en poussant à obtenir davantage de décisions en ce sens. Il est de même envisageable de prédire que les organisations de pêcheurs, telles que la Scottish Fishermens’ Federation, vont accuser le ministre écossais de la Pêche de prendre des décisions irrationnelles et dommageables.

La SFF représente les pêcheurs côtiers des communautés rurales de la côte Ouest qui sont particulièrement touchés par l’exclusion des zones de pêche qu’ils occupent depuis des générations. Ces communautés de pêcheurs, principaux employeurs dans certaines régions, sont déjà confrontées à l’interdiction des rejets, qui interdira de rejeter les prises indésirables dans la mer, ainsi qu’à toute une série de réglementations complexes qui contrôlent ce qu’ils peuvent pêcher, à quel moment et où. L’un des plus grands défis auxquels ils doivent maintenant faire face, c’est que les stocks se renouvellent en force et qu’il est difficile de jeter un filet à la mer sans attraper de poisson.

Les pêcheurs écossais sont victimes d’une version moderne des expulsions : « Accaparement des océans ».

Les partisans des AMP font croire qu’elles sont la seule solution aux défis auxquels les océans sont confrontés. Ils suggèrent qu’elles sont faciles à mettre en place, évidentes, sans qu’il faille en faire la preuve et qu’elles amélioreront l’état de nos pêcheries (Hilborn, 2014). Elles semblent une solution évidente et il n’y a aucun doute que l’exclusion des pêcheurs de ces zones protégera les habitats vulnérables des fonds marins comme les bancs de maerl et les récifs coralliens de certains types de pêche. Cependant, dans la plupart des zones de pêche autour du Royaume-Uni, les fonds sont constitués de sédiments mous. Il y a peu de preuves que l’impact du chalut sur ces habitats ou son interdiction améliorent les stocks de poisson. En fait, pour certaines espèces comme les langoustines, un chalutage répété semble améliorer les stocks (Ungfors et al., 2013).


Des études récentes en Australie, qui a l’une des réglementations les plus strictes au monde pour la protection des océans, ont montré que, lorsque l’on réduit les zones accessibles aux pêcheurs, ils attrapent moins de poissons en proportion des surfaces dont ils sont exclus (Kearney & Farebrother, 2014). Les gens qui vivent de la pêche en viennent à se considérer eux-mêmes comme des réfugiés de la conservation- marginalisés par une société qui, tout en appréciant les fruits de leur labeur, les voit comme des tricheurs et des menteurs, se servant sans rien payer en retour. Dans un livre sur la pêche on résume ainsi l’attitude à l’égard des pêcheurs : « Le plus grand doute qu’on puisse émettre sur les miracles bibliques vient du fait que la plupart des témoins étaient des pêcheurs ». La vérité c’est que les pêcheurs sont des entrepreneurs qui essaient de gagner leur vie, ils ont des familles et des communautés à charge et une culture aussi différente du reste de la société que celle des bohémiens.

La société semble apprécier les produits de l’agriculture alors qu’on pratique la monoculture, que l’on détruit la biodiversité, que l’on élève des animaux dans des conditions parfois discutables et que l’on arrose abondamment l’activité de subventions au nom de la sécurité alimentaire. Au contraire, les pêcheurs dépendent d’écosystèmes de qualité pour gagner leur vie et capturer du poisson sauvage, produit de la nature. Ils sont victimes d’une version moderne des expulsions appelée « Accaparement des océans ». Dans la pêche, il y a une tendance à les marginaliser encore plus en les obligeant à quitter les zones où ils ont pêché pendant des générations, qu’il y ait ou non de bonnes raisons pour le faire. C’est un abus du principe de précaution, s’il y en a jamais eu un (c’est-à-dire l’idée que l’on devrait éviter de faire quoique ce soit qui pourrait nuire à l’environnement). Une juste application de ce principe serait d’éviter de changer les méthodes de gestion avant d’avoir fait la preuve que ces changements seraient profitables – et pas simplement ce que les organisations conservationnistes veulent entendre.

Il est évident que la pêche implique que l’on sorte des poissons de la mer et que cela a un impact sur leurs populations et leurs habitats. Il faut un équilibre entre les quantités prélevées et le stock nécessaire pour assurer le repeuplement et en pêcher l’année suivante. Si nous protégeons trop nos océans, comme l’Australie, nous exporterons notre impact environnemental sur d’autres pays qui ont une gestion moins rigoureuse. Cela augmentera les distances pour la nourriture et notre dépendance d’aliments tels que le saumon d’élevage et la viande, dont la production est potentiellement plus dommageable à l’environnement (Kearney & Farebrother, 2014).

Au niveau mondial, le développement des AMP peut ne rien avoir à faire, ou très peu, avec l’idée de conservation. Dans le cas de l’archipel des Chagos, dans l’Océan Indien, l’AMP est utilisée illégalement comme bouclier par le gouvernement du Royaume-Uni pour justifier l’exclusion des Chagossiens de leurs îles qui sont maintenant devenues une base navale et aérienne des Etats-Unis (Dunne et al., 2014). Les Mauriciens pêchaient traditionnellement dans les eaux autour des Chagos, maintenant seuls les yachts des riches peuvent y naviguer. Sur les côtes de Californie, les AMP ont, soit reçu une aide financière des compagnies pétrolières (266 millions $ sur 10 ans), soit ces compagnies s’y sont opposées en fonction des intérêts des entreprises. Certaines AMP établies dans cette région n’ont pas respecté les droits des populations indigènes de pêcher et de faire la cueillette pour leur nourriture, mais ont autorisé l’aquaculture industrielle, l’exploration et l’exploitation du pétrole, la pollution et la fracturation. Aux Seychelles, des AMP financées par l’étranger ont été développées, excluant les pêcheurs locaux des zones exploitées traditionnellement, alors que les stocks de thons peuvent y être pêchés par des flottes étrangères grâce à des droits de pêche financés par l’Union Européenne.

Je ne suis pas opposé à la conservation et, tout en travaillant avec les pêcheurs en essayant de leur apporter du soutien, je ne suis pas leur laquais. Tout simplement, je me sens très mal à l’aise de voir que la conception dominante de la conservation semble être d’exclure des gens qui ont y travaillé pendant des générations. Je ressens cette gêne plus particulièrement lorsque d’autres formes d’usages tels que l’industrie pétrolière, les champs éoliens et la pollution, semblent être moins touchés ou sont suffisamment puissants financièrement pour poursuivre leurs objectifs. Moralement, la mer appartient aux pêcheurs, de même que la terre appartient aux paysans établis depuis longtemps, et tout ce qui devrait être réalisé devrait l’être en partenariat avec les pêcheurs – à mon avis, la solution passe par eux et on devrait les encourager (ou même les forcer) à prendre des responsabilités. Je n’aime pas non plus cette statistique souvent répétée que « seuls 4%, 5%,10% des océans sont protégés ». Désormais, toute la surface des océans dépend d’une forme quelconque de législation. La mer du Nord est régie par une trame complexe de règlements de pêche dont l’effet est positif si la remontée récente des quantités de poissons en est la conséquence.

Nous devons réfléchir aux conséquences importantes que peuvent avoir des actions supposées minimes – si on interdit la pêche dans une zone donnée, il faut se poser la question de savoir si la source de nourriture alternative n’est pas plus dommageable ? Est-ce que davantage de conservation ici signifie moins de conservation là-bas ? Lorsqu’on crée une aire marine « protégée » y a-t-il plus d’impacts sur des aires « non protégées » ?

Nous vivons dans l’Anthropocéan, et de mon point de vue, nous devons l’accepter, et utiliser toute notre ingéniosité pour réserver une place à la nature en même temps qu’à l’être humain, et ne pas considérer comme une bonne chose l’exclusion des populations de l’accès aux ressources et à leurs moyens d’existence.

Juillet 2015

Dr Magnus Johnson is a Senior Lecturer in Environmental Marine Biology at the University of Hull.

Traduction : Danièle Le Sann

Sources Citées :

Dunne RP, Polunin NVC, Sand PH, Johnson ML. 2014. The Creation of the Chagos Marine Protected Area : A Fisheries Perspective. In: Johnson M, Sandell J eds. Advances in Marine Biology: Marine Managed Areas and Fisheries. Oxford: Academic Press, 79–127.

Hilborn R. 2014. Introduction to marine managed areas. Advances in Marine Biology: Marine Managed Areas and Fisheries 69:2–13.

Kearney B, Farebrother G. 2014. Inadequate Evaluation and Management of Threats in Australia’s Marine Parks , Including the Great Barrier Reef , Misdirect Marine Conservation. In: Johnson M, Sandell J eds. Advances in Marine Biology: Marine Managed Areas and Fisheries. Oxford: Academic Press, 254-288

Ungfors A, Bell E, Cowing D, Dobson NC, Bublitz R, Sandell J, Johnson ML, Cowing D, Dobson NC, Bublitz R, Sandell J. 2013. Nephrops fisheries in European waters. In: Johnson ML, Johnson MP eds. The Ecology and Biology of Nephrops Norvegicus. London: Elsevier, 248–306

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Délimitation des zones Natura 2000 en mer au large

Question écrite n° 16064 de Mme Maryvonne Blondin (Finistère - SOC)

publiée dans le JO Sénat du 30/04/2015 - page 981

Mme Maryvonne Blondin appelle l'attention de Mme la ministre de l'écologie, du développement durable et de l'énergie sur la délimitation des zones Natura 2000 en mer au large.

La Commission européenne ayant jugé le réseau Natura 2000 en mer au large insuffisant, le ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie a décidé de définir des grands secteurs à l'intérieur desquels des périmètres Natura 2000 seront désignés à la fin de l'année 2015.

À ce titre, il mène depuis avril 2014 une consultation auprès des organisations professionnelles de la pêche, secteur grandement impacté par ces délimitations.

Ces organisations, qui ne s'opposent aucunement aux mesures de protections nécessaires pour le développement d'une pêche durable, ont ainsi proposé des périmètres précis et adaptés qui pourraient être retenus dans la désignation des sites Natura 2000.

Or, il semble que le ministère envisage désormais une interdiction du chalutage de fond sur l'intégralité des surfaces proposées.

Une telle mesure ébranlerait fortement la viabilité économique de nombreux armements à la pêche hauturière, mais aussi l'ensemble de la filière pêche, en particulier dans le Finistère.

En pays bigouden, quarante chalutiers de fond hauturiers sont ainsi concernés, majoritairement des navires de 12 à 25 mètres, pour un total de 230 marins embarqués, principalement des jeunes (22 ans en moyenne). Ces marins et navires, rattachés au port du Guilvinec – premier port français de pêche artisanale – participent grandement au fonctionnement de l'économie locale et au rayonnement de la pêche française.

En outre, le rapport interministériel sur le renouvellement de la flotte de pêche de 2014 a rappelé le danger de ne pas consommer les quotas alloués à la France, préconisant que l'effort de renouvellement soit concentré sur les navires de 12 à 24 mètres, pour lesquels le nombre de constructions neuves est le plus faible.

Elle lui demande donc quelles sont les nouvelles évolutions envisagées dans la délimitation des zones Natura 2000 en mer au large qui permettraient une protection des habitats récifs tout en maintenant une continuité des activités de pêche sur nos territoires.

Transmise au Secrétariat d'État, auprès du ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, chargé des transports, de la mer et de la pêche


Réponse du Secrétariat d'État, auprès du ministère de l'écologie, du développement durable et de l'énergie, chargé des transports, de la mer et de la pêche
publiée dans le JO Sénat du 17/09/2015 - page 2195

L'attention du secrétaire d'État chargé des transports, de la mer et de la pêche est attiré sur la démarche d'extension du réseau Natura 2000 au-delà de la mer territoriale et sur ses conséquences éventuelles sur les navires de pêche, compte tenu des enjeux de conservation de l'habitat d'intérêt communautaire « récifs » et des enjeux économiques liés aux activités de pêche sur ces espaces marins. Suite à une évaluation, par la Commission européenne, du réseau de sites Natura 2000 en mer, dont les conclusions ont mis en évidence certaines lacunes de désignation de sites, un processus d'extension du réseau Natura 2000 au-delà de la mer territoriale a été lancé en 2014. Une première étape, aujourd'hui achevée, a consisté à présenter aux différentes parties prenantes, dont les professionnels de la pêche, la démarche d'extension du réseau Natura 2000 en mer ainsi que les grands secteurs d'intérêt écologique. Cette phase a également visé à recueillir d'une part, les éventuelles informations scientifiques complémentaires existantes sur les récifs, les oiseaux et les mammifères marins pour l'identification des grands secteurs d'intérêt écologique, sous réserve de la validation du musée national d'histoire naturelle (MNHN), et d'autre part, à recenser les activités humaines, au niveau des grands secteurs, susceptibles d'impacter les habitats et espèces d'intérêt communautaire, afin de préparer la phase de délimitation des propositions de sites Natura 2000.

Les propositions de sites Natura 2000 seront délimitées, au deuxième semestre 2015, au niveau des grands secteurs d'intérêt écologique, sous le pilotage des préfets maritimes, dans le cadre d'une instruction du Gouvernement, afin d'en assurer la cohérence à l'échelle nationale. Conformément aux directives communautaires « habitats, faune, flore » et « oiseaux », la délimitation des propositions de sites Natura 2000 au niveau des grands secteurs doit être fondée sur des critères et motivations scientifiques. Ainsi, pour garantir la suffisance du réseau de sites Natura 2000 en mer, il convient, d'un point de vue écologique, de proposer au moins un site Natura 2000 par grand secteur d'intérêt écologique identifié par le MNHN et de retenir dans les propositions de sites la majorité de la superficie couverte par chacun des grands secteurs et les zones où les enjeux écologiques sont les plus forts.

Les professionnels de la pêche seront étroitement associés par les préfectures maritimes, à ces travaux visant à délimiter des propositions de sites Natura 2000 ; ils pourront faire état, à cette occasion, des informations dont ils disposent sur les activités de pêche maritime professionnelle ; celles-ci seront étudiées avec la plus grande attention. Les exigences économiques et sociales pourront être prises en compte dans la délimitation des propositions de sites Natura 2000. Cette prise en compte est prévue dès lors que les risques d'impacts socio-économiques sont avérés et que leur prise en compte ne remet pas en cause l'objectif final de suffisance du réseau de sites Natura 2000 en mer au niveau national.

Par ailleurs, dans le cadre de la gestion des futurs sites Natura 2000 au-delà de la mer territoriale qui seront désignés pour la préservation de l'habitat « récifs », des mesures de conservation (limitation ou interdiction de certaines pratiques utilisant des engins de fond, dans certaines zones à l'intérieur des sites) pourraient être proposées dès lors qu'un risque d'atteinte serait avéré sur cet habitat. Les propositions de mesures relatives aux activités de pêche maritime professionnelle seront faites dans le cadre de l'élaboration des documents d'objectifs, en partenariat avec les professionnels de la pêche concernés, au sein des comités de pilotage des futurs sites Natura 2000 présidés par les préfets maritimes. Ces propositions de mesures de conservation seront bien sûr examinées dans le cadre des procédures prévues par le règlement n° 1380/2013 relatif à la Politique commune de la pêche (PCP) adopté le 11 décembre 2013 par le Parlement européen et le Conseil. Selon ce règlement, dans la mesure où tous les grands secteurs désignés en Atlantique sont fréquentés par d'autres États membres ayant un intérêt direct de pêche dans ces zones, un processus de concertation doit être engagé entres les États une fois les sites Natura 2000 désignés, afin d'aboutir à une proposition commune de mesures soumises à la Commission européenne. Cela demandera la consultation des conseils consultatifs régionaux (CCR) des pêches compétents, pour adoption éventuelle de ces mesures par la Commission européenne par voies d'actes délégués. Cette procédure sera garante d'une équité de traitement entre les différents professionnels des États-membres sur ces zones, il n'est en effet pas question d'imposer aux seuls pêcheurs français des restrictions qui ne s'appliqueraient pas également aux pêcheurs des autres pays.

Natura 2000 en mer : deux directives européennes



Source : Medde - 5 mars 2015 (mis à jour le 20 mars 2015)

Présent dans toute l’Europe, le réseau Natura 2000 concilie préservation de la nature et préoccupations socio-économiques.

Sa constitution repose sur deux directives européennes :
  • la directive 2009/147/CE du 30 novembre 2009, dite oiseaux, vise la conservation à long terme de toutes les espèces d’oiseaux sauvages de l’Union européenne, en identifiant 617 espèces menacées qui nécessitent une attention particulière.
  • la directive 92/43/CEE du 21 mai 1992, dite habitats, faune, flore, établit un cadre pour les actions communautaires de conservation de certaines espèces de faune (autre que les oiseaux) et de flore sauvages ainsi que d’habitats naturels présentant certaines caractéristiques.

Cette directive répertorie 233 types d’habitats naturels et 259 espèces animales et végétales dits d’intérêt communautaire.

En France, avec 1758 sites représentant 12,6 % du territoire, le réseau Natura 2000 est considéré désormais comme achevé pour la partie terrestre.

Pour la partie marine, qui compte 209 sites, les efforts se poursuivent pour compléter le réseau. Ainsi le grand dauphin, le marsouin commun et les récifs font l’objet actuellement d’un programme d’acquisition de connaissances au large, mené par des scientifiques. Le but est de finaliser le réseau Natura 2000 en mer d’ici 2015, dans l’objectif de disposer d’un réseau d’aires marines protégées qui soit représentatif des habitats naturels et des habitats d’espèces d’intérêt communautaire.

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