mardi 3 juin 2014

Les méthodes de travail de la Recherche

Impossible de faire court, il y a trop de fondamentaux en question. Une des difficultés majeures de la méthode cartésienne est de découper la réalité en pièces de puzzle puis d’oublier les liens qui construisent et font fonctionner le puzzle. Cette méthode se révèle insuffisante quand le puzzle évolue vers un fonctionnement pathologique et qu’il faut le remettre en état physiologique : il faut en respecter toutes les pièces et les reformater pour qu’elles fonctionnent normalement à nouveau.

Jean-François Le Bitoux

Billet n°10 - le 3 juin 2014

D’abord un point de la situation

Nous nous étions lancés un défi : Résoudre en 2014 les mortalités ostréicoles, Chiche ? Mais nous comptions sur une aide, sur l’aide de lecteurs pour y parvenir. Pourquoi si peu de retour, de besoin ou de volonté de discussion, si peu de témoignages et si peu de questions ? Cette rubrique serait-elle un coup d’épée dans l’eau, alors que la profession vient de prendre une nouvelle claque ? Au moment où je rédige ce billet, les mortalités mytilicoles du printemps restent officiellement inexpliquées mais un « Vibrio splendidus » pourrait être mis en cause. Autant de nouvelles questions dérangeantes pour tous les « scientifiques » de la terre, celui qui dit l’être, le Chercheur, celui qui utilise une cohérence quotidienne plus expérimentale, le Professionnel, et ceux qui cherchent d’autres cohérences dans leurs cultures de référence, le Politique et l’Administrateur. Ces derniers ne cherchent pas à résoudre les pathologies en cours ; ils aimeraient que les différents codes juridiques qui structurent et régulent la société française depuis deux ou trois siècles, s’imposent aux lois de la physicochimie jeunes de quelques milliards d’années et toujours identiques. Ils font donc des expérimentations à l’échelle nationale sans même chercher à résoudre ces difficultés à l’échelle locale – ce qui semble scientifiquement raisonnables. Une expression utilisée lors du débat sur les marées vertes reste d’actualité : « On attendait un médecin, on a vu arriver la gendarmerie » !

Comment est-il possible de rester si ignorant après plus d’un siècle de « travaux scientifiques » en France et dans le monde ? Et si c’était réellement un aveuglement partagé ? Existe-t-il une « guerre culturelle » entre les trois partis concernés ? - comme le conclut Christine Keiner (The oyster question, 2009) après enquête sur les échecs de politique ostréicole en baie du Chesapeake, haut lieu historique de l’ostréiculture aux USA. Compte-tenu de mes quarante ans de succès et d’échec en aquaculture marine de crevettes, en France et ailleurs, je souscris à cette hypothèse de travail. C’est une manière de dire que les solutions bien qu’écologiques et économiques, ne seront pas mises en œuvre si le débat n’est pas technique mais culturel. Mais j’espère me tromper ! A moins que la situation ne se dégrade plus encore et que ce bel équilibre soit menacé ? Par exemple que des proliférations d’algues rouges, bleues vertes, etc. asphyxient un peu plus notre quotidien comme le font les pics de pollutions de l’air ? Car ces symptômes expriment aussi des pathologies émergentes d’origine environnementale similaires à celles qui ont traversé toutes les productions agricoles. Les solutions y seront donc similaires et elles sont basées sur une amélioration quantifiable les conditions sanitaires localement.

La Science au secours du « Progrès » : une question devenue provocatrice ?

Quand le Scientifique se sent dépassé par les évènements, il fait appel à la sagesse de grands ancêtres. J’appelle donc « Au secours », l’oncle Albert (Einstein) toujours riche de mille bons conseils qui nous dit : « Le Temple de la Science se présente comme une construction à mille formes.…. Aucun chemin logique ne mène à ces lois (physiques) élémentaires » (A. Einstein dans « Comment je vois le monde/ Discours : Principes de la recherche »). C’est aussi une manière d’avancer prudemment pour avertir que des explications simplistes et cartésiennes ne suffiront pas, il va falloir sérieusement se secouer et faire preuve d’imagination pour s’en sortir. Que c’est difficile dans un pays transis dans un jacobinisme historique !

Le but de l’entrepreneur est de faire fructifier son entreprise et nous avons constaté que les savoir-faire ostréicole artisanal et industriel doivent être différents pour dépasser les pathologies liées à l’augmentation de densités d’organismes vivants. Mais quels peuvent être les buts d’un Chercheur ?

La première ambition de la Science et de la Recherche est de nous « simplifier la vie ». Il paraîtra paradoxal à beaucoup que les travaux théoriques de Galilée, Pasteur et Einstein nous simplifient la vie, mais nous devons « le progrès » aux applications qui en ont découlé. Ils ont travaillé en plusieurs étapes. Par une approche rigoureuse d’observations de phénomènes complexes, ces esprits exigeants ont fait émerger des lois générales plus simples d’emploi.

Dans un deuxième temps ces grands esprits ont testé et démontré l’efficacité de ces nouvelles lois pour rendre compte de phénomènes connus et surtout de réaliser des prévisions plus fiables que celles données par les anciennes. Bref ils nous invitent dorénavant à les apprendre et à les respecter, si possible en toute conscience ! Cette précision n’est pas de trop car des lois mal appliquées mènent dans une impasse. Cette démarche répond aux exigences de la rigueur « scientifique ». Sans cette rigueur et cette cohérence, une discussion non argumentée redevient du bavardage de café du commerce, exercice de débat social par ailleurs respectable et utile à l’anthropologue, mais souvent techniquement vains !

Face aux pathologies émergentes ostréicoles la Science serait-elle impuissante ? Cette ode à la gloire de la Science officielle a pourtant ses limites, notamment en épidémiologie : il faudra parfois « oser » remettre en question des lois mal digérées. Il existe d’autres manières d’être cohérent avec soi-même, sa corporation, sa religion ou sa tribu ; la cohérence scientifique est celle qui cherche et qui trouve une continuité dans les productions de la nature et les phénomènes qui en découlent, c'est-à-dire qui utilisent les mêmes lois générales pour « tout expliquer » - sans rentrer dans la polémique de la théorie du grand tout qui ne nous concerne pas. Je me contente de constater qu’il existe une cohérence écologique profonde dans l’évolution biologique, physiologique ou pathologique, de tout écosystème aquatique. Qu’elles soient animales ou végétales, les pathologies y sont essentiellement une expression locale du vieillissement environnemental naturelle et inexorable. Il est possible et il sera nécessaire d’y remédier pour éviter leur progression, ce que certains aquaculteurs savent faire.

C. Kiener a évoqué une guerre de cultures entre des acteurs qui s’ignorent et s’accrochent à leurs valeurs corporatistes aussi légitimes les unes que les autres. C’est une situation tribale aussi vieille que le monde. Et il n’est pas inutile en notre époque de bavardage généralisé de dire deux mots de l’exigence scientifique qui est aussi un pilier du Siècle des Lumières, de la Démocratie et de notre mode de vie depuis deux siècles.

Cette question sur la fracture entre Science et société est loin d’être anodine. L’IHEST y a consacré deux ouvrages de réflexion (La Science en jeu, 2010, Partager la Science, 2013), Le Collège de France y a consacré ses deux jours du Colloque de rentrée 2013(Science et Démocratie). Bernadette Bensaude-Vincent, (L’opinion publique et la science, 1999) et bien d’autres philosophes et scientifiques sont légitimement inquiets des difficultés à s’exprimer de manière rigoureuse dans une société de communication manipulatrice. Le risque est une disqualification de la méthode scientifique et de la perte des valeurs des Lumières (synonymes de connaissances) et de la Démocratie à laquelle elles ont donné naissance, par ricochet. Le lecteur pourra trouver que je m’égare mais tôt ou tard, il faudra revenir à la rigueur de la pensée scientifique qui reste la base de toute cette discussion, de ses succès et de ses échecs. Sans elle l’échec est parfaitement naturel et normal car la paresse prime ! Je ne suis pas sûr que ce soit le rôle premier de ce blog de philosopher sur ce thème mais pourquoi pas ? L’exigence est de toutes les démarches de partage de connaissances, sauf à se tirer une balle dans le pied. A une époque où plastronnent les communicateurs et autres sorciers communicants (spin-doctor) qui tentent réécrire une histoire à leur seul profit sur des principes douteux, ce sera aussi une invitation à relire la démarche scientifique anthropologique et écologique exigeante de Paul Jorion.

En résumé, seule une analyse scientifique rigoureuse - pléonasme nécessaire – des phénomènes pathologiques conchylicoles permet de simplifier la vie de tous, du Professionnel, du Chercheur et de l’Administration et de prévenir les réclamations de l’Ecologiste et du Touriste qui dort au creux de chacun, puisque des solutions « scientifiques » ont déjà fait le bonheur d’aquaculteurs à travers le monde entier et qu’elles permettent de développer des solutions à d’autres pathologies aquatiques majeures.

L’épidémiologiste, chercheur mal-aimé dérangeant !

Une enquête épidémiologique s’intéresse à l’étiologie des phénomènes pathologiques qui dérangent une routine de santé silencieusement entretenue par des « services rendus par la Nature » en toute ignorance de cause. La pathologie apparait alors comme une prise de conscience, un dur retour à une réalité qui fait mal (selon Lacan) quand la physiologie a perdu des repères et des paramètres essentiels : il reste à déterminer lesquels et comment récupérer la santé.

J’ignorais avant de me plonger dans la littérature disponible combien l’épidémiologiste était un spécialiste dérangeant pour tous et peu apprécié de ses pairs, de la Recherche et surtout de l’Administration qui ne sent à peine concernée ! L’épidémiologiste utilise les connaissances de l’époque et attire l’attention sur quelques « détails » qui ont pu être négligés et se révèlent essentiels en creusant plus profond. Il a fallu des années à Henri Pézerat pour dénoncer la toxicité de l’amiante. L’épidémiologiste piétine donc les plates-bandes de pairs qui s’en accommodent ou n’ont rien vu. Il accumule les maladresses en creusant dans des domaines de recherche sans en être « spécialiste » ; les tenants n’apprécient aucune intrusion. Parfois même contre leur avis, l’épidémiologiste ose mettre en exergue des phénomènes ignorés ailleurs : une arrogance insupportable et au départ, démocratiquement ridicule ! Et quelle curieuse idée que de s’intéresser à la dimension quantique du vivant pour mieux expliquer la vie d’une huître ?

Ignace Semmelweis en est un bon exemple. Autour de 1850, soit quelques années avant les découvertes majeures de Pasteur, ce médecin écoute la rumeur publique : les femmes savent que certaines maternités sont fiables, d’autres des mouroirs. Une enquête statistique lui permet de constater la réalité des faits puis qu’un minimum d’hygiène (Ex : se désinfecter les mains) améliore la survie des parturientes : compte tenu des connaissances scientifiques de l’époque, c’est un vrai miracle ! Quelques expériences le rassurent et démontrent vite le bienfondé de cette pratique mais ces conclusions scientifiques seront vigoureusement combattues par ses pairs. Je ne crois pas que Semmelweis serait mieux compris ni accepté aujourd’hui.

Toute enquête débute par des observations approfondies, répétées, minutieuses des écosystèmes où se déroulent les phénomènes à la recherche du chainon manquant : il faudra déterminer pourquoi là et pas ailleurs, et comment l’écosystème a pu « construire » ce phénomène. C’est en étudiant les sites sans problème que l’on comprend mieux pourquoi d’autres évoluent vers la pathologie ; ils sont parfois voisins. Et il n’est pas acquis qu’un éleveur qui entretient correctement ses animaux vous livrent clef en main ses secrets ! Au contraire ! D’une manière simplifiée, l’éleveur sait bien plus de choses sur ses animaux et son environnement qu’un chercheur mais il ne fait la différence entre local et global, entre des lois générales et leurs applications locales. Il faut « contextualiser avant de hiérarchiser » enseigne l’historienne Mona Ozouf. Le besoin d’exigence est le même dans tous les domaines.

Le travail du chercheur est de mettre en évidence au cœur des données récoltées avec plus ou moins de précautions, des lois générales scientifiques connues ou parfois d’y découvrir de nouvelles lois. Mais attention, Dame Nature tend des pièges au détour de chaque réaction enzymatique : des lois établies dans le monde aérien produisent parfois des effets différents en écosystème aquatique. La démarche scientifique relève d’une cohérence exigeante qui peut paraître contre-intuitive, se trouver parfois en rupture avec une interprétation ayant pignon sur rue et heurter frontalement les conservatismes ambiants.

L’enquête épidémiologique est un long travail de détails qui cadre mal avec les obligations administratives formatées de notre époque. Elle va chercher ses informations dans une longue analyse des écosystèmes affectés et en s’intéressant à ce qui a pu être dédaigné par la Recherche officielle. Il sera donc difficile de financer une telle recherche !

Les sources d’informations de la Recherche

En ce qui concerne nos préoccupations actuelles, la Recherche officielle met par Internet, à disposition du public intéressé une première montagne de rapports et de publications couvrant plusieurs dizaines d’années. Cette montagne croît continuellement (programme Previmer, résultats d’observation des satellites et des bouées d’information,…) et on peut comprendre qu’elle intimide quiconque envisage de s’y attaquer. Il est donc préférable de trouver des chemins de traverse !

Il existe une seconde montagne d’informations officielles, moins facile d’accès, celle des suivis sanitaires de la qualité des eaux côtières. C’est un travail précieux qui veille sur nos santés avec succès. La routine de travail de ce programme ne lui permet pas d’assurer simultanément un suivi épidémiologique des populations en élevage car ce sont deux grilles de lecture différentes. En constatant que des proliférations d’algues toxiques sont de plus en plus fréquentes, ce programme donne aussi une information sur l’évolution de la biodiversité locale. Il existe aussi des rapports officiels « non publics » dont on peut subodorer un réel intérêt technique ou politique destinés à quelques « initiés ». Je serais très preneur de cette information mais il y a des secrets financés par l’argent du contribuable qui restent inaccessibles.

Il existe une troisième montagne d’informations « grand public » que le chercheur dédaigne car elle ne dépend pas de la Recherche officielle telle qu’elles sont produites par « les Média ». Elles sont riches d’informations essentielles si elles sont prolongées par une connaissance du terrain : elles reflètent les sensations de la profession, bon gré mal gré. Pourtant la multiplication d’études même selon le rituel scientifique, finit par dérouter et par décourager tout le monde faute de savoir en tirer quelques enseignements pratiques. Les professionnels sont fatigués du défilé de jeunes thésards, pleins de bonne volonté mais forcément novices. Les politiques sont fatigués de financer un tonneau des Danaïdes.

Il restera toujours un risque de complications locales plus douloureuses les unes que les autres. Apprendre que la Charente est une des rivières les plus polluées de France – sans avoir accès au document qui présente les mesures – crée une angoisse additionnelle. Mais un impact même local devrait laisser d’autres empreintes sur la biodiversité ! Il existe de nombreuses « théories du complot » qui proposent des explications directes ici et là, mais nous sommes à la recherche d’étiologies multifactorielles complexes qui s’expriment tout au long des côtes françaises et ailleurs dans le monde.

La recherche dispose d’informations scientifiques sur les activités ostréicoles depuis plus d’un siècle et elle pratique un suivi scientifique rigoureux des pathologies depuis une trentaine d’années. En juin 2014, ces documents sont suffisants pour définir l’étiologie environnementale des mortalités chroniques et aigües subies le long des côtes françaises et pour permettre la mise au point de techniques de luttes et de prévention efficaces de ces pathologies. Elles disposent aussi d’autres suivis scientifiques sur les proliférations d’algues bleues, rouges et vertes et ces informations devraient se rajouter aux montagnes de données citées pour en faire une synthèse constructive. On sait en aquaculture de crevettes que ces phénomènes obéissent à des mécanismes similaires.

Les modes d’analyse et de traitement vétérinaires consistent d’abord à parer au plus pressé afin de soulager l’écosystème malade afin de lui permettre de se défendre. Et pour tester le bien-fondé de toute hypothèse thérapeutique sérieuse, il faut imaginer puis tester des techniques correctrices.

Quand Jean Noël Yvon écrit sur son blog : « Nous avons remis l’entreprise à niveau, en matériel après 5 ans d’entretien minimum. 70% des parcs en surélevés ont été nettoyés et préparés pour 10 ans. » C’est un message professionnel et l’expression du savoir-faire d’un éleveur qui a tiré les enseignements d’années d’expérience de terrain. Il ressort de la lecture de ce blog qu’il a trouvé un équilibre que la Recherche ignore ou ne sait pas mesurer.

Conclusion provisoire

Les montagnes de données accumulées sont impressionnantes ; il faut en tirer quelques applications à la hauteur des investissements consentis.

La Recherche se propose de nous simplifier la vie et de permettre « le progrès » mais ce concept aussi est discuté car chacun met en avant ses références qu’il confond allègrement avec « l’intérêt général ». Avons-nous tout dit des états d’âme de la recherche ? Evidemmen pas ! Si elle veut financer ses travaux et faire carrière, il lui faut passer par les fourches caudines des références et des desiderata administratifs et officiels. Les professionnels ont peu leur mot à dire !

Si les difficultés de la Recherche sont bien réelles, son travail premier est bien de faire preuve d’imagination car c’est là que la Profession et le reste du pays l’attendent !

En ce qui concerne le domaine conchylicole, le passage à un niveau industriel n’est pas le but d’acteurs qui aiment la dimension artisanale de leur activité. Faire fonctionner les écosystèmes de manière artisanale fiable et écologique est satisfaisant pour beaucoup et c’est ce qui expliquerait alors le peu d’entrain à « innover » pour « produire plus » ! Ils ont raison puisque les productions sont limitées par les conditions locales. Les confidences des nombreux professionnels et le Blog de Jean Noël Yvon vont dans ce sens.

Il y a pourtant une autre pathologie qu’il faut qu’ils prennent en compte : la prolifération d’algues toxiques. Ces pathologies procèdent de mécanismes biochimiques identiques et précèdent maladies et mortalités aigües ! Pour lutter écologiquement et de manière préventive contre ces déséquilibres qui provoquent la fermeture de leurs parcs, des techniques de récupération de la qualité aquatique et de la biodiversité deviennent indispensables pour tout le monde. Et pour les mettre en place, la collaboration du conchyliculteur est nécessaire.

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