mardi 1 avril 2014

Thon rouge. Le poisson d’Avril du National Geographic



Surpêché, le thon rouge risque gros

Le « thon des thons », qui peut atteindre 4 m et 500 kg, va t-il disparaître, débités en sushis ?

L’instant d’avant, rien ne troublait l’abîme bleu uni. Point chaud ondulant sous la voûte des vagues, le soleil irradiait comme à travers un vitrail. L’instant d’après, l’océan pullule de thons rouges géants, effilés comme des torpilles.

Les plus gros dépassent 4 m et 500 kg. Leurs flancs pâles scintillent dans les rayons lumineux réfractés par la mer, et leurs nageoires rigides, la longue anale incurvée et la seconde dorsale, étincellent tels des sabres.

Le battement saccadé et incessant des caudales godillant à toute vitesse propulse le banc à plus de 18 km/h, avec des pointes à plus de 45 km/h.

Et, tout aussi brusquement qu’ils ont surgi, les poissons s’éclipsent. L’océan redevient vide. Juste là où un thon a avalé un hareng, une petite galaxie d’écailles tournoie dans le sillage du prédateur vite disparu.

Les tourbillons ralentissent, se dissolvent ; les écailles brillent un instant, puis leur éclat faiblit et, bientôt, leur clignotement s’évanouit vers les profondeurs.

Le thon véritable – du genre Thunnus – paraît être un organisme turbopropulsé à l’aérodynamique parfaite. Il se distingue par sa taille, sa grande autonomie, sa nage puissante, son corps chaud, ses branchies importantes, la finesse de sa thermorégulation, sa prise d’oxygène rapide, sa haute concentration d’hémoglobine et l’ingénieuse physiologie de son cœur. Toutes caractéristiques à leur apogée chez le thon rouge.

Trois espèces de thon rouge se partagent les océans: celui de l’Atlantique, celui du Sud et le thon rouge du Pacifique. Sa relation avec l’humanité est des plus anciennes. Les pêcheurs japonais le chassent depuis plus de 5 000 ans, et les Haïdas du Pacifique Nord-Ouest depuis au moins aussi longtemps.

Des artistes de l’âge de pierre ont peint des thons rouges de l’Atlantique sur les parois de grottes de Sicile. En Méditerranée encore, à l’âge du fer, les pêcheurs phéniciens, carthaginois, grecs, romains et marocains observaient de leurs promontoires l’arrivée des thons rouges dans les zones de frai.

« Le thon rouge a contribué à l’établissement de la civilisation occidentale, m’assure Barbara Block, éminente spécialiste de ce poisson à l’université de Stanford. On capturait des thons géants au filet partout en Méditerranée. La migration annuelle du thon rouge passe par le détroit de Gibraltar, et tout le monde savait quand il arrivait. Pas moins de trente mots le désignaient dans le Bosphore. Les filets portaient des noms différents selon les pays. Une prise offrait de l’argent liquide. On faisait commerce du thon rouge. Des pièces de monnaie grecques et celtiques sont à l’effigie des thons géants. »

Suite du dossier "Thon Rouge" dans National Geographic du 1 avril 2014

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Le 27 juin 2014

La disparition du géant rouge


Source : Ragemag - 27 juin 2014 par John Seabrook |

Trophée pour les familles de pêcheurs, manne lucrative pour les négociants : la pêche au thon rouge, dont l’encadrement demeure aléatoire, continue de battre son plein malgré la menace de sa disparition.

Steve Weiner nettoie ses lunettes avec du Windex, un spray nettoyant pour vitre, les tient face au soleil de 6 h 30, les pulvérise de produit, les polit, et les examine de nouveau. Les lunettes aux verres polarisés et les œillères en cuir pour se protéger du soleil sont nécessaires pour voir, à travers l’éclat de la surface de l’océan, le thon tapi dessous. En amont de l’Elizabeth Ames, à l’Est, l’océan s’étend à perte de vue. Le port de Boothbay, dans le Maine, se réduit à une traînée blanche. Brooks Weiner, portant les mêmes lunettes que son frère, pénètre dans la cabine en chancelant et insère des coordonnées dans le LORAN, le système de radionavigation permettant à un marin novice de savoir où il se trouve à tout moment. Puis il regarde la passerelle et déclare : « Ce serait vraiment sympa de tomber sur un filon avec personne dans les environs. »

Thon rouge.

L’animal sauvage le plus coté du monde n’est ni le rhinocéros blanc tué pour ses cornes, ni le léopard pour sa peau, ni l’ours brun pour sa vésicule biliaire. L’animal le plus recherché est le thon rouge. À la vente aux enchères du matin à Tokyo, il n’est pas rare de voir un thon rouge se vendre 30 000 dollars. Il y a plusieurs années, un thon rouge s’y est vendu au prix de 83 000 dollars. Certains ne se vendent cependant que pour un maigre pécule de 3 000 dollars. Cela dépend beaucoup de la qualité nutritionnelle du poisson : plus il est gras, mieux c’est. Les Japonais sont prêts à payer des sommes folles pour leur graisse. La partie la plus grasse du thon rouge se trouve dans la partie ventrale, que les Japonais appellent « toro ». Au Japon, le vocabulaire pour décrire le ventre d’un thon rouge est aussi riche que celui utilisé pour décrire le vin. Un bon morceau de toro est doté d’une croûte de graisse luisante autour d’une étonnante chair rouge et brillante, striée de fils fins et sucrés. « Au Japon, on ramène tout à la position sociale. Y compris la nourriture », explique Sadanory Gunji, l’auteur de The Flying Bluefin Tuna, un livre traitant du phénomène du thon rouge au Japon. « Il est nécessaire de consommer une nourriture attestant d’une meilleure position sociale, et c’est le cas avec le thon rouge toro. » Car seul un infime pourcentage de la population japonaise peut se permettre d’acheter un bon toro, qui coûte à peu près 75 dollars les deux petits morceaux de la taille d’une bouchée, et n’est disponible que dans les meilleurs bars à sushis. « Le meilleur toro est inaccessible », explique M. Gunji. « Il est mangé lors de dîners privés par nos hommes politiques et nos chefs d’entreprises. »

Le thon le plus prestigieux peut être péché au large des côtes de la Nouvelle-Angleterre et du Canada, de juin jusqu’à début novembre. Le poisson migre ici chaque été, partant du golfe du Mexique pour se nourrir des bancs de harengs, maquereaux, papillons de mers, et pagres qui vivent aux environs de Georges Bank. La quantité de nourriture, avec l’eau froide, rend le poisson plus gras que les cochons. Extraire un thon rouge de ces eaux revient à se servir librement dans une banque. Un thon rouge de bonne qualité a la même valeur qu’une voiture neuve, il vaut autant qu’une année entière passée à économiser de l’argent pour s’offrir un bateau ou que des vacances d’hiver aux Caraïbes. Mais peu de pêcheurs, à l’instar des Weiner, disposent du matériel et de l’expertise nécessaires pour attraper du thon rouge. Ce dernier détruit les filets, casse les cannes à pêche et se battra au bout de la ligne jusqu’à ce que ses muscles le brûlent et que son cœur explose.

    « Quand on parle à Steve, même quand il n’est pas sur l’eau, il donne toujours l’impression de scruter l’horizon à la recherche d’une nageoire. »

Les Weiner sont des pêcheurs à harpon, ce qui signifie qu’ils sont davantage des chasseurs que des pêcheurs : ils traquent le thon en haute mer. Lors des bonnes saisons, ils peuvent attraper jusqu’à 40 thons. Steve, 41 ans et de trois ans l’aîné de Brooks, fait figure de grand frère. Quand on parle à Steve, même lorsqu’il n’est pas sur l’eau, il donne toujours l’impression de scruter l’horizon à la recherche d’une nageoire, d’une petite ondulation dans l’eau ou d’un quelconque signe de la présence de poissons. Brooks est plutôt tête brûlée. Il s’est cassé le nez huit fois en jouant au hockey à l’université. « Un sacré choc à chaque fois », dit-il. La chirurgie réparatrice lui a fait don d’une fine cicatrice blanche. Son nez bouge de manière étrange quand il s’exprime. Kevin Wilson, un ami des Weiner qui conduit le bateau, et le fils de Steve, la douzaine, qui lit des bandes-dessinées dans sa couchette, complètent l’équipage.

La tour d’observation s’élève à 8,5 mètres de haut et n’est accessible que via des câbles métalliques, les haubans. Parcourant l’eau du regard à partir de ce point d’observation, Kevin explique que cette eau calme est propice à l’observation du thon, mais qu’un remous rendrait la situation plus difficile pour le poisson, qui n’entendrait pas le bateau s’approcher. Steve escalade les haubans avec Kevin, et ils se tiennent dos à dos, face au port et à tribord, balayant à 120 degrés l’étendue d’eau légèrement mouvante. Brooks est juste en-dessous d’eux, assis dans une élingue, passant au crible la courbe devant eux. Timmy Voorheis – aux commandes de l’avion d’observation – parade dans le ciel au-dessus d’eux. Avec le bourdonnement de l’avion à l’arrière, sa voix couvre parfois le haut-parleur de la tour d’observation. Ses conversations avec Steve sont brouillées électroniquement de manière à ce qu’aucun autre pêcheur ne puisse les entendre. Dans la tour d’observation, un scanner radio grésillant laisse entendre les voix d’autres pêcheurs. Parfois, un pécheur enthousiaste l’oublie et parle du thon qu’il aperçoit sur une bande non protégée. Steve en profite alors pour conserver cette précieuse information. La rareté du thon rouge dans cette partie de l’océan est une des raisons qui explique son prix si élevé ; et réciproquement, son prix se trouve justifié du fait qu’il soit si rare. D’après la commission internationale pour la conservation des thons de l’Atlantique, une organisation qui s’occupe de surveiller et de réguler la pêche, le nombre de thons rouges adultes dans la partie ouest de l’océan Atlantique a considérablement baissé depuis le milieu des années 1970, au moment où le marché japonais s’est ouvert à cette denrée. Un graphique qui s’appuie sur ces chiffres ressemble à ceux que l’on peut voir dans les dessins humoristiques, représentant le monde des affaires, où un patron s’apprête à sauter par la fenêtre. L’année 1970 sur le côté gauche du graphique indique 220 000. Dans la colonne de droite, pour l’année 1990, la population a baissé de presque 90 % et ne s’élève plus qu’à 25 000. Ces chiffres sont bien sûr vivement discutés par les Weiner et de nombreux autres pêcheurs de thon industriel.

Le sort du thon rouge...

Suite : Ragemag

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