lundi 3 mars 2014

Bloomberg, sauveur des océans pour nourrir le monde !

Bloomberg. Protéger les océans pour nourrir le monde...

Michael Bloomberg veut multiplier les poissons ! Il vient de mettre 53 millions US$ sur la table pour sauver les océans et nourrir le monde. Sur la table de deux ONGE (Oceana et Rare) et d'un fonds d’investissement (EKO).  A une autre époque, des poissons étaient multipliés sur le bord du lac de Tibériade... (1)

Illustration : Mosaïque de la multiplication des pains et des poissons (Wikipédia)
 
Pour le milliardaire Michael Bloomberg, mieux vaudrait investir dans la protection des océans que s’investir dans la lutte contre la pauvreté ?..

Après 12 années à la mairie de New York, Michael Bloomberg, l’une des plus grandes fortunes du monde, laisse une ville très inégalitaire où riches et pauvres sont plus éloignés que jamais. Il laisse une ville où la liste des bénéficiaires des bons d'alimentation payés par l'administration fédérale n'a fait que s'allonger pendant son mandat.

Au moment où Bill de Blasio, nouveau maire élu de New York, promet de "rectifier les inégalités", Michael Bloomberg se lance dans la protection des océans et il veut maintenant nourrir le monde ! (2) La Fondation Bloomberg Philanthropies vient d’annoncer le plus grand programme de financement privé pour la pêche : Vibrant Oceans, avec 53 millions de dollars sur 5 ans... L’argent est destiné à deux ONGE (Oceana et RARE) et à un fonds d’investissement, EKO.

New York : capitale mondiale des inégalités

New York est une ville fascinante. Une ville qui nous est tous familière grâce au cinéma. C’est la capitale de la finance, des milliardaires, une ville riche et dynamique, qui concurrence désormais la silicone valley sur le terrain des entreprises liées à internet et aux nouvelles technologies. L’ex-maire et homme d’affaire Michael Bloomberg n’a pas ménagé ses efforts, pendant ses 12 ans de mandat, pour préserver cette prospérité. Sous son administration, New York a su se remettre des attentats du 11 septembre 2001 et du krach financier de 2008.

C’est pourtant un homme à l’exact opposé de Bloomberg qui a été élu maire de la ville à une très large majorité en novembre dernier : Bill de Blasio, un démocrate originaire de Brooklyn, très marqué à gauche au regard des critères politiques américains. Il a fait campagne sur la fracture sociale qui scinde la ville en deux. Car New York, c’est aussi la ville de la pauvreté et de l’exclusion. Jamais les inégalités n’y ont été aussi fortes depuis la crise de 1929. Aurélien Colly, correspondant de Radio France à New York, traverse la ville le long de la « Green line », la ligne de métro qui part de Brooklyn et remonte vers le Bronx en passant par Manhattan, et nous fait découvrir un New York parfois loin des clichés touristiques.

Pour en savoir plus, Ecoutez le reportage d’Aurélien Colly dans Interception sur France Inter le 2 mars 2014.

Quand Wall Street finance les pêcheurs du Sud…

La Fondation Bloomberg Philanthropies vient d’annoncer le plus grand programme de financement privé pour la pêche : Vibrant Oceans (3), avec 53 millions de dollars sur 5 ans,  destinés à trois pays, le Chili, le Brésil et les Philippines. Toutes les pêcheries, artisanales et industrielles, de leur ZEE sont concernées. L’argent est destiné à deux ONGE (Oceana et RARE) et à un fonds d’investissement, EKO.

La fondation Bloomberg va sans doute ainsi rejoindre Océans5, le réseau des grandes fondations anglo-saxonnes constitué autour des dirigeants de 7 fondations fortement engagés dans le financement des ONGE et des actions pour les océans. N’est-on pas en train de créer un grand « cartel des 7 sœurs » comme à la belle époque du cartel pétrolier ? Les fondations concernées sont Moore, Marisla, Waitt, Oak, Pew, Moore et Leonardo Di Caprio. On peut y ajouter Planet Heritage. Toutes sont en lien étroit avec Oceana et WWF ainsi que de nombreuses autres ONGE américaines. Le secrétaire général d’Oceana est aussi l’un des dirigeants de Oak et Oceana est l’un des grands bénéficiaires du programme Vibrant Oceans (3).


Ce graphique ne tient pas compte des prévisions de la Banque mondiale et de la Fao (4)


La Fondation Bloomberg a été créée par Michael Bloomberg, l’ancien maire républicain de New York, de 2001 à 2013, l’une des plus grandes fortunes du monde. C’est un personnage complexe, issu du monde de la finance qui a fait sa fortune. Après avoir été démocrate, il est passé au parti républicain pour conquérir New York avant d’en démissionner en 2007. Très conservateur en matière économique et fiscale, il est libéral, à l’américaine, sur les questions de société et d’environnement. Il représente la quintessence de l’écolo-libéralisme, bon chic- bon genre. Sa fondation est dirigée par un conseil où se retrouvent des leaders démocrates et républicains, la droite dure avec un représentant du think tank Heritage Foundation comme un ancien secrétaire d’Etat au Trésor de Bush, Henry Paulson, qui fut aussi Président de Goldmann Sachs. On a vu comment ces gens ont su agir pour le bien de la planète…

Au Chili, les pêcheurs artisanaux n'attendent pas ce "Sauveur des Océans" avec un grand enthousiasme vu  que son disciple Oceana a soutenu la "Ley Longueira", la loi sur la pêche qui a privatisé les ressources en poisson au profit de richissimes familles chiliennes... 

Photo : Retour de la pêche au merlu à la Caleta Portales (Valparaiso-Chili)

Le programme Vibrant Océans vise à sauver les océans par les logiques de marché, dans la ligne du Partenariat Mondial pour les Océans. Pour cela, il soutient le fonds d’investissements EKO, créé en 2007 et spécialisé dans « la valorisation monétaire du capital naturel ». Ce n’est pas un fonds de bienfaisance, car il s’agit bien de « dégager des bénéfices attractifs ». On sait ce que cela veut dire pour les financiers de Wall Street. Il fait appel au capital privé pour financer des pratiques durables dans la pêche artisanale et industrielle. Tout cela se fera bien sûr avec tous les outils préconisés par le Partenariat Mondial pour les Océans et en concertation avec les pêcheurs, évidemment. Nous voilà rassurés…

Alain Le Sann, février 2014

Il est clair que pour le milliardaire Michael Bloomberg, mieux vaut investir dans la protection des océans que s’investir dans la lutte contre la pauvreté !..

Philippe Favrelière (actualisé le 6 mars 2014)

(1) 1er avril 2001 : la multiplication des poissons !
(2) Huffingtonpost.com : Bloomberg to Help Save the Oceans and Feed the World (Bloomberg veut sauver les océans pour nourrir le monde)
(3) Fondation Bloomberg Philanthropies : Vibrant Oceans 
(4) Aquaculture. Enfin des bonnes nouvelles de la Banque Mondiale sur la pêche !

Autres articles :

Pour aller plus loin....

Le 17 juin 2014

Oceana : "La pire estimation annoncée depuis des années..."


https://www.facebook.com/oceana?hc_location=timeline
 Leonardo DiCaprio, un généreux donateur.... (copie d'écran facebook Oceana)

"Selon l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), 90 % des pêcheries mondiales sont surexploitées ou pleinement exploitées - la pire estimation annoncée depuis des années. Il existe un consensus scientifique sur l'état de nos océans et la mauvaise gestion de la pêche. Nous savons délibérement qu'il faut réduire la pression de pêche pour permettre aux stocks de se reconstituer, et nous savons aussi que limiter la pêche aujourd'hui permettra de fournir plus de poissons à moyen terme..." D'après Nicolas Fournier, chargé des questions politiques européennes pour Oceana en Europe, organisation non-gouvernementale internationale créée en 2001 dont l'objectif est la conservation des océans et la préservation des écosystèmes et des espèces marines en danger. 


Ce que dit la FAO....


Actuellement, moins de 30% des stocks de poissons sauvages qui font l'objet d'un suivi régulier par la FAO sont surexploités, signe positif d'un renversement de la tendance observée au cours des dernières années. Un peu plus de 70% des stocks sont pêchés à des niveaux biologiquement durables dont les stocks pleinement exploités (c'est-à-dire très proches de leur rendement maximal équilibré) représentent plus de 60%, et les stocks sous-exploités environ 10%. D'après le communiqué de la FAO (19 mai 2014) : Un rapport de la FAO souligne le rôle croissant du poisson dans l'alimentation de la planète.  


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Le cas du Chili

Au Chili, vingt ans de massacre et des quotas toujours élevés

La crise du chinchard frappe de plein fouet le Chili, où les responsables du secteur de la pêche et les autorités reconnaissent qu'il y a eu de graves excès au cours des années dépourvues de toute réglementation qui ont caractérisé ce qu'ils appellent la "compétition olympique". Ainsi, au cours de l'année 1995, les Chiliens ont pêché à eux seuls plus de 4 millions de tonnes de chinchards. Cela représente huit fois la quantité que les scientifiques de la SPRFMO estiment pouvoir être débarquée de façon responsable en 2012. Entre 2000 et 2010, le Chili a débarqué 72 % de tout le chinchard capturé dans le Pacifique sud.

Source : Le Monde | 29.01.2012 d'après l'article en anglais d'ICIJ 

Juan Vilches, un patron de pêche, se souvient de cette époque. "Le massacre était énorme, incroyable. Personne ne connaissait la moindre retenue, dit-il. Des centaines de tonnes étaient rejetées par-dessus bord quand les filets attrapaient plus de poisson que ce que les cales pouvaient contenir."

Depuis, les choses ont changé. Pourtant, d'après l'enquête de l'International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) menée en collaboration avec le centre d'investigation chilien Ciper, il ressort que huit groupes disposant d'un quasi-monopole ont fait pression sur le gouvernement pour qu'il fixe des quotas supérieurs aux recommandations des scientifiques. Six de ces groupes sont contrôlés par de puissantes familles. Ensemble, ces huit groupes ont droit à 87 % des prises de chinchard accordées au Chili.

Héritier et successeur de l'homme le plus riche d'Amérique du Sud

Roberto Angelini, 63 ans, contrôle la zone de pêche au nord du pays. On le surnomme "l'héritier", car il a succédé à son oncle, Anacleto, qui mourut en 2007 alors que le magazine Forbes s'apprêtait à le classer homme le plus riche d'Amérique du Sud. Les deux entreprises de pêche d'Angelini détiennent 29,3 % du quota de chinchards fixé par le gouvernement chilien. Elles assurent 5,5 % de la production mondiale de farine de poisson.

Un rapport officiel indique qu'environ 70 % des chinchards pêchés entre 1998 et 2011 dans le fief septentrional d'Angelini étaient inférieurs à la taille autorisée. Si l'on s'en tenait à la loi, la moitié de ces prises devraient être considérées comme illégales. Mais les responsables gouvernementaux affirment que les prises opérées dans ce secteur nord appartiennent à une catégorie spéciale relevant de la "recherche", et qu'à ce titre elles ne sont pas soumises à une taille réglementée. Angelini s'est refusé à tout commentaire à ce sujet.

A l'université de Concepcion, le ton habituellement calme du biologiste marin Eduardo Tarifeño se durcit lorsqu'il aborde la question du pillage des océans. D'après lui, la sardine est le seul poisson qui subsiste en relative abondance au Chili. "Il n'y a plus ni chinchard, ni colin, ni anchois péruvien. Les pêcheries qui produisaient 1 million de tonnes ou plus chaque année ont été tout simplement épuisées par la surpêche des grandes compagnies." Tarifeño est l'un des deux seuls scientifiques siégeant au Conseil national chilien des pêcheries (CNP), mis en place pour recommander des quotas. Les votes se font à la majorité, et 60 % des membres sont des industriels de la pêche.

Selon Oceana, organisme à but non lucratif qui milite pour la protection des océans et qui a étudié les chiffres non publiés des quotas, l'Institut de promotion des pêches (IFOP), un organisme officiel de recherche, a demandé en 2009 une forte réduction des prises, à 750 000 tonnes. Le sous-secrétariat aux pêcheries (Subpesca), qui dépend du ministère de l'économie chilien, a porté ce chiffre à 1,4 million de tonnes, et le CNP a donné son accord. La nouvelle loi sur les pêcheries qui devrait être adoptée cette année transférera le rôle du CNP à un groupe d'experts cooptés.

Mais, d'après Tarifeño, on a tellement tardé que seules des mesures radicales pourraient enrayer le déclin irrémédiable des stocks. "Si nous ne sauvons pas le chinchard aujourd'hui, a-t-il déclaré à l'ICIJ, nous ne pourrons plus jamais le faire. La seule solution est une interdiction totale de la pêche pendant au moins cinq ans."

Au secrétariat des pêcheries de Valparaiso, Italo Campodonico s'avoue partagé sur la question. "En tant que biologiste halieute, je ne peux qu'être d'accord, dit-il. On devrait en effet décréter une interdiction de cinq ans. Mais en tant que fonctionnaire, je dois être réaliste. Pour des raisons économiques et sociales, cela n'arrivera pas. Les étrangers peuvent aller pêcher ailleurs. Pour nous, c'est impossible."

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Pacifique sud. La ruée sur un poisson menace tous les autres


Pêcherie minotière de Chinchard du Chili au large de Talcahuano / Coronel - Photo Philippe Favrelière 1990

Eric Pineda observe dans la cale de l'Achernar la petite dizaine de tonnes de chinchards que ce bateau de 17 mètres a ramenées en quatre jours dans des eaux autrefois si poissonneuses qu'on emplissait les cales en quelques heures. Comme tous les habitants du vieux port de Talcahuano, au sud de Santiago du Chili, cet agent de quai a toujours connu ce poisson de couleur bronze et plein d'arêtes qui se déplace en bancs dans le Pacifique sud.

Source : Le Monde | 29.01.2012 | Par Enquête de l'International Consortium of Investigative Journalists - De Talcahuano, Chili

"Les stocks diminuent rapidement, remarque Pineda. Nous devons faire vite avant que tout ait disparu." A la question de savoir si son fils pourra faire le même métier que lui, il répond en haussant les épaules : "Il faudra qu'il trouve autre chose." Mais quoi ? Les scientifiques estiment que les stocks de chinchards sont passés de 30 millions de tonnes à moins de 3 millions en vingt ans. Après avoir épuisé d'autres océans, les plus gros chalutiers du monde se rendent désormais à la limite de l'Antarctique et se livrent à une concurrence féroce pour mettre la main sur ce qui reste. Le chinchard est alors pêché au large du Pérou et du Chili, le long d'une côte s'étendant sur 6 000 km, jusqu'à une longitude d'environ 120 degrés, soit à mi-distance de la Nouvelle-Zélande.

Poisson gras riche en protéines, le chinchard représente une véritable manne pour une planète affamée et constitue une denrée de base en Afrique. Ailleurs, les gens en mangent sans le savoir ; une bonne partie des prises est transformée en aliments pour l'aquaculture et les porcs. Il faut au moins 5 kg de chinchards pour obtenir 1 kg de saumons d'élevage. Classé comme petit pélagique, il est aussi un élément essentiel de la chaîne alimentaire : sillonnant les mers sur de grandes distances, il se nourrit de plancton et de petits organismes et sert lui-même de nourriture à des poissons plus gros. Les poissons fourrage comme le chinchard, les anchois, les merlans bleus, les sardines, les maquereaux ou les harengs représentent le tiers de la pêche mondiale.

Une enquête menée dans huit pays par l'International Consortium of Investigative Journalists (ICIJ) sur l'industrie de la pêche dans le Pacifique sud montre en quoi la situation critique de l'humble chinchard est le signe annonciateur d'un effondrement progressif des ressources halieutiques dans tous les océans. Leur sort est le résultat direct de plusieurs décennies de pêche mondiale incontrôlée, encouragée par les rivalités politiques, la rapacité, la corruption, la mauvaise gestion et l'indifférence de l'opinion.

Daniel Pauly, océanographe à l'université de Colombie-Britannique (ouest du Canada), considère le chinchard du Pacifique sud comme un indicateur inquiétant. "Quand il aura disparu, tout le reste aura disparu, estime-t-il. C'est une frontière qui se fermera."

Des délégués d'au moins vingt pays se réunissent le 30 janvier à Santiago pour une rencontre annuelle afin de tenter de trouver des mesures susceptibles d'enrayer le pillage : la South Pacific Regional Fisheries Management Organization (SPRFMO) a été créée en 2006 à l'initiative de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et du Chili, lequel évite généralement de s'impliquer dans des organismes internationaux. Son objectif était de protéger les poissons, notamment le chinchard. Mais il aura fallu près de quatre ans à quatorze pays pour adopter 45 articles provisoires visant à assurer cette protection. Jusqu'à présent, six pays seulement ont ratifié l'accord. Pendant ce temps, des flottes industrielles qui ne sont soumises qu'à une retenue volontaire se livrent à une compétition effrénée dans ce no man's land aquatique du bout du monde. Les scientifiques estiment qu'entre 2006 et 2011, les stocks de chinchards ont chuté de 63 %.

Pour devenir contraignante, la convention de la SPRFMO a besoin de huit nouvelles signatures, parmi lesquelles celle d'un pays côtier sud-américain. Le Chili, qui a pourtant joué un rôle de premier plan pour mettre en place l'organisation, n'a toujours pas ratifié la convention.

Au départ, la SPRFMO avait décidé de fixer chaque année aux pays membres des quotas fondés sur le tonnage annuel total des bateaux que chacun d'entre eux aurait déployés entre 2007 et 2009. Pour s'assurer un tonnage maximum, les flottes se ruèrent alors vers le sud. Et les chalutiers chinois arrivèrent en masse, parmi d'autres bateaux provenant d'Asie, d'Europe et d'Amérique du Sud.

L'un de ces nouveaux venus, l'Atlantic-Dawn, était à l'époque le plus gros bateau de pêche du monde. Jaugeant quelque 14 000 tonnes, il avait été construit pour des armateurs irlandais, puis racheté par l'entreprise néerlandaise Parlevliet & Van der Plas, qui le rebaptisa Annelies-Ilena. Ce genre de super-chalutier traque le chinchard avec des filets dont les ouvertures peuvent mesurer jusqu'à 25 mètres sur 80 mètres. Quand on remonte les chaluts, les poissons sont aspirés vers les cales par des tubes suceurs semblables à des aspirateurs géants.

Gerard van Balsfoort, président de la Pelagic Freezer-trawler Association (PFA), un organisme basé en Hollande qui représente neuf entreprises et 25 bateaux battant pavillon de l'Union européenne (UE), confirme l'évidence : comme les autres, les Néerlandais sont allés dans le Pacifique sud pour marquer leur territoire. "C'était l'une des rares zones où l'on pouvait pénétrer librement, explique Gerard van Balsfoort. On savait bien que trop de bateaux risquaient de se retrouver là-bas, mais nous n'avions pas le choix. Plus vous tardiez à prendre votre décision, plus vous risquiez de trouver porte close." En 2010, la SPRFMO a dénombré 75 bateaux pêchant dans sa zone.

La ruée sur le chinchard a également attiré le premier acteur commercial du secteur, le Pacific Andes International Holdings, ou PacAndes, basé à Hongkong. L'entreprise a dépensé 100 millions de dollars en 2008 (77,5 millions d'euros) pour convertir un tanker de 228 mètres de long et de 50 000 tonnes en une usine flottante baptisée Lafayette. D'une longueur supérieure à deux terrains de football, le Lafayette, qui navigue sous pavillon russe, aspire directement les poissons pris dans les chaluts immergés puis les congèle par blocs. Des navires réfrigérés les transportent ensuite vers de lointains ports.

S'il opérait tous les jours, le Lafayette aurait à lui seul la capacité technique de traiter 547 000 tonnes de poisson par an. En septembre 2011, les scientifiques sont parvenus à la conclusion que des prises d'un montant annuel supérieur à 520 000 tonnes réduiraient un peu plus les stocks restants de chinchards. Cristian Canales, qui travaille pour le centre de recherche chilien de la pêche, estime que 250 000 tonnes constitueraient une limite plus sûre. En désaccord avec ces chiffres, certains experts affirment que le seul moyen de reconstituer les stocks serait d'interdire totalement la pêche durant cinq ans.

L'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) affirme que les flottes mondiales de pêche sont "2,5 fois plus importantes que nécessaire". Cette estimation a été faite à partir d'un rapport établi en 1998 ; depuis lors, la taille des flottes a encore augmenté. Si elles ne sont pas réglementées, elles pourraient rapidement dévaster les stocks.

Selon les experts, une bonne part de cette surcapacité a été provoquée par les subventions gouvernementales, notamment en Europe et en Asie. Un important rapport, rédigé par Rashid Sumaila en collaboration avec l'océanographe Pauly et d'autres spécialistes de l'université de Colombie-Britannique, estime qu'en 2003 - date des dernières données disponibles -, le montant global des subventions à la pêche se situait entre 25 milliards et 29 milliards de dollars. Entre 15 % et 30 % de ces subventions paient le carburant nécessaire pour rejoindre les zones de pêche, tandis que 60 % sont consacrés à moderniser et accroître la capacité des équipements. L'étude indique que les subventions chinoises s'élevaient à 4,14 milliards de dollars, et celles de la Russie à 1,48 milliard de dollars.

Un rapport publié en décembre 2011 par le groupe écologiste Greenpeace se penche notamment sur le cas de PFA, l'association hollandaise, qui représente aussi l'Annelies-Ilena. Greenpeace a découvert que le groupe avait bénéficié de 2006 à 2011 d'une exemption de taxes sur le carburant pour un montant situé entre 20,9 et 78,2 millions d'euros. Compilé par un consultant indépendant pour le compte de Greenpeace, le rapport estime que les profits annuels moyens de PFA, soit environ 55 millions d'euros, n'atteindraient, selon une hypothèse optimiste, que 7 millions d'euros sans l'aide du contribuable. Selon l'hypothèse la plus pessimiste, PFA perdrait en réalité 50,3 millions d'euros. Des fonds de l'Union européenne - ainsi qu'un soutien financier de la part de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la France - ont aidé PFA à construire ou à moderniser quinze chalutiers, soit plus de la moitié de sa flotte.

D'après les données de la Commission européenne présentées sur le site Fishsubsidy.org, l'Helen-Mary de PFA, qui a commencé à pêcher dans le Pacifique sud en 2007, a reçu 6,4 millions d'euros de subventions entre 1994 et 2006, soit plus que tout autre navire de pêche de l'UE. Van Balsfoort, le président de PFA, ne conteste pas les montants des subventions mais souligne que les exemptions de taxe sur le carburant sont routinières dans l'industrie de la pêche. Il précise que l'Helen-Mary et un autre navire de PFA étaient de vieux chalutiers est-allemands qui ont été rénovés avec l'appui de l'Allemagne après la réunification.

Selon la pratique internationale, les bateaux peuvent pêcher librement dans les zones qui ne sont pas couvertes par des accords ratifiés. L'Union européenne demande toutefois aux bateaux des Etats membres de considérer les mesures provisoires de la SPRFMO comme juridiquement contraignantes. En outre, les pays de l'UE doivent se répartir un quota annuel de prises pour le chinchard. Mais cela n'empêche pas les propriétaires des navires de contourner ces règles.

Unimed Glory, par exemple, une filiale de la compagnie grecque Laskaridis Shipping, gère trois chalutiers dans le Pacifique sud. Ils appartiennent à des propriétaires grecs, donc membres d'un pays de l'UE. Mais, naviguant sous pavillon de Vanuatu, une île du Pacifique, ils opèrent en dehors du contrôle de Bruxelles et peuvent en conséquence pêcher plus de chinchards que ce que leur autoriserait une part du quota européen.

Per Pevik, l'administrateur norvégien d'Unimed Glory, a déclaré à l'ICIJ que, étant donné que Vanuatu ne répond pas aux normes sanitaires de l'UE, le chinchard que ses bateaux rapportent ne peut être commercialisé en Europe. Il le vend donc en Afrique. A la question de savoir si les autorités européennes voient la moindre objection à ce qu'il navigue sous pavillon de Vanuatu, il répond : "Non, on ne m'embête pas avec ça."

Les transbordements de prises en pleine mer empêchent également un contrôle efficace. Une fois que le poisson est chargé sur des navires réfrigérés à long rayon d'action, son origine peut être aisément dissimulée.

Après des années de pêche agressive, les flottes industrielles trouvent de moins en moins de chinchards dans le Pacifique sud : l'ensemble des navires voguant sous des pavillons appartenant à l'Union européenne ont capturé plus de 111 000 tonnes de chinchards en 2009 ; l'année suivante, les prises ont été de 40 % inférieures ; en 2011, le total a atteint péniblement 2 261 tonnes.

Aujourd'hui, Gerard van Balsfoort, le patron de PFA, pense qu'on a trop pêché à un moment où les stocks de chinchards connaissaient une phase de diminution naturelle. "On a beaucoup trop prélevé en trop peu de temps. L'ensemble de la flotte est responsable", y compris PFA, précise-t-il.

PacAndes, l'autre grand acteur, constitue un mystère à l'intérieur d'une énigme. Son navire amiral de 50 000 tonnes, le Lafayette, est enregistré auprès de la compagnie d'investissement Kredo à Moscou et navigue sous pavillon russe. Kredo - au travers de quatre autres filiales - appartient au China Fishery Group de Singapour, lui-même domicilié dans les îles Caïmans.

China Fishery et Pacific Andes Resources Development appartiennent au holding Pacific Andes International, basé à Hongkong mais qui dépend d'un autre holding enregistré aux Bermudes. PacAndes, qui est coté à la Bourse d'Hongkong, réunit plus d'une centaine de filiales dans ses diverses branches ; néanmoins, son réseau mondial en partie opaque comprend de nombreuses autres filiales. Un de ses principaux investisseurs est le groupe américain Carlyle, qui a acquis pour 150 millions de dollars d'actions en 2010.

Le China Fishery Group a annoncé en 2011 une hausse de 27,2 % de ses revenus, qui sont passés de 538,9 millions à 685,5 millions de dollars, ce qui représente 55 % des revenus d'activité de PacAndes. La compagnie attribue cette hausse au renforcement de ses opérations dans le Pacifique sud et au succès de ses unités de production de farine de poisson au Pérou.

Ng Joo Siang, 52 ans, jovial diplômé de l'université de Louisiane et grand amateur de golf, dirige PacAndes comme l'affaire familiale qu'elle est restée malgré son inscription en Bourse. Son père, un Chinois de Malaisie, a emmené toute la famille à Hongkong en 1986 pour y lancer une affaire de produits alimentaires marins. Lorsque le conseil d'administration se réunit dans la sobre salle de conférence dominant le port, c'est sous son portrait accroché au mur que s'installent sa veuve, actuelle présidente de l'entreprise, ses trois fils et sa fille.

"Mon père m'avait dit que les océans étaient sans limite, explique Ng Joo Siang. Mais c'était une erreur. Nous ne voulons pas porter tort aux ressources, ni que l'on nous reproche de les avoir dégradées. Je pense que cela mécontenterait nos actionnaires. Et je ne crois pas que nos enfants apprécieraient." Il admet avec regret que PacAndes est confronté à un grave problème d'image.

En 2002, une compagnie affiliée à PacAndes a été accusée de pêche illégale dans l'Antarctique. Ng Joo Siang nie toute malversation et tout lien avec les bateaux incriminés, mais ses adversaires maintiennent leurs accusations. Des diplomates néo-zélandais ont raconté à l'ICIJ qu'à l'époque un avocat russe travaillant pour la compagnie en cause aurait menacé un cadre des pêcheries d'Auckland en lui montrant des photos de sa famille. Invité à commenter cette information, Ng Joo Siang la nie catégoriquement et la qualifie de nouvelle calomnie lancée par des gens que le succès de PacAndes contrarie.

Résolu à restaurer l'image de sa compagnie, Ng Joo Siang a engagé un spécialiste de la responsabilité sociale en entreprise et affirme qu'il est prêt à accueillir des scientifiques à bord de ses navires afin d'aider à la préservation des stocks de poisson. Mais lorsqu'on mentionne devant lui la limite de 520 000 tonnes de poisson pêché recommandée par la SPRFMO, il s'esclaffe. "Et c'est fondé sur quoi, ce chiffre ?", interroge-t-il en tendant son index mouillé comme pour relever la direction du vent.

Ng Joo Siang explique que le Lafayette arbore un pavillon russe parce qu'il a concrétisé une vieille idée soviétique : un navire amiral qui reste immobile en mer et récupère les prises effectuées par une flottille de petits chalutiers. Des experts du secteur soupçonnent qu'une autre raison est l'opacité dans laquelle baignent les activités industrielles en Russie. Le Lafayette, indique Ng Joo Siang, ne peut pas lui-même pêcher, mais il peut servir à mettre en place un "chalut de paire" : maintenir l'extrémité d'un filet relié à un autre navire, lequel hisse les prises à son bord. Une inspection française effectuée à Tahiti en janvier 2010 n'a trouvé aucun équipement de pêche à son bord.

Roberto Cesari, principal délégué de l'UE auprès de la SPRFMO, qui doit se réunir le 30 janvier, a déclaré à l'ICIJ qu'il n'attend pas de ratification des accords avant 2013. Les textes entreraient donc en vigueur après sept années de forte chute des stocks de chinchards. La SPRFMO a réduit de 40 % les quotas volontaires pour l'année 2011, mais la Chine, entre autres, s'y est tout d'abord refusée. Pékin a toutefois fini par accepter de réduire ses quotas de 30 %. Selon Roberto Cesari, l'UE tente de faire pression pour parvenir à un indispensable consensus, mais son poids est limité. "Nous avons officiellement fait part de notre mécontentement à la Chine et à la Russie, indique-t-il. Mais chacun sait bien que ces deux pays ne sont pas des acteurs de second plan sur la scène internationale. Ce sont des géants."

Duncan Currie, juriste environnemental en Nouvelle-Zélande qui travaille avec la Deep Seas Conservation Coalition, considère la situation du chinchard comme un cas d'école. Ce poisson se déplace en bancs dans une zone bien délimitée et est pourchassé par un nombre relativement restreint de flottes. "Une question-clé vient immédiatement à l'esprit, conclut-il. Si nous n'arrivons pas à sauver le chinchard, que pourrons-nous sauver ?"

Traduit de l'anglais par Gilles Berton

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