vendredi 24 juillet 2009

Equateur - Les pêcheuses de coquillages luttent pour leurs mangroves

En zones tropicales, les mangroves jouent un rôle déterminant dans l’autosuffisance alimentaire des communautés littorales. Cependant depuis une trentaine d’années, cette forêt de palétuviers (ou manguiers) est livré à l’appétit des promoteurs de la crevetticulture industrielle.

Réaction des pêcheuses de coquillages, crabes, huîtres et autres fruits de la mangrove lors d’une rencontre latino-américaine au mois de mai 2009.

Équateur : par leur lutte, les femmes de la mangrove construisent la mémoire et l’avenir

La rencontre dénommée « 1e rencontre des femmes de l’écosystème de mangrove de l’Équateur. Nos rêves, nos droits, nos défis » a eu lieu dans le canton de Muisne, province d’Esmeraldas. (Une région équatorienne limitrophe avec la Colombie traversée en 1990 au tout début de la crevetticulture et où les femmes pratiquaient encore une cueillette importante de fruits de mer comme le montre la photographie)

Plus de quatre-vingts femmes s’y sont rencontrées pour raconter leurs expériences face à la discrimination et la violence. Des membres de REDMANGLAR International sont venus de la Colombie, du Honduras, du Mexique et du Brésil pour reconstruire l’histoire des femmes qui ont toujours vécu dans la mangrove.

Des pêcheuses de coquillages, de crabes, d’huîtres, de palourdes ou de poissons, des femmes liées à la mangrove dans leur travail et dans leur lutte pour survivre, ont réfléchi sur leur passé et leur avenir. Elles ont dépeint leur histoire et la diversité de la mangrove, leurs familles travaillant et jouant dans la mangrove. Elles ont raconté la destruction et le reboisement. Elles ont décrit l’avenir dont elles rêvent. Elles ont discuté, elles sont devenues amies, elles ont commencé à rencontrer d’autres femmes comme elles et à se retrouver elles-mêmes.

Elles ont raconté que la mangrove est une industrie naturelle qui leur donne tout, que quand l’écosystème disparaît la vie commence à disparaître. « Je suis certaine que la coupe de la mangrove a commencé à l’époque où León Febres Cordero était président. C’est là que les crevettiers sont venus détruire la mangrove. Quand un nouveau président arrive, il appuie les crevettiers et il oublie les pauvres », a témoigné l’une des participantes.

La mémoire

Chacune a raconté son histoire. Les femmes de la province d’Esmeraldas se sont dépeintes le cigare à la bouche, fumant pour éloigner les moustiques quand elles cueillent des coquillages dans la mangrove. Elles se sont dépeintes au milieu de l’exubérance de l’écosystème mais aussi au milieu de la dévastation provoquée par l’élevage industriel des crevettes. Elles ont raconté qu’il n’y a presque plus de coquillages, qu’elles en prennent soin mais que cela ne suffit pas ; qu’elles ont reboisé avec des compagnons d’autres organisations, avec des étudiants, avec des volontaires, et qu’elles ont démoli les murs des étangs de crevettes qui ont tout envahi et détruit.

Dans la province de Manabí, les travailleuses de la mangrove sont dans deux zones, l’estuaire du fleuve Portoviejo et celui du fleuve Chone. L’arrivée des entreprises crevettières a fait disparaître la mangrove. « Nous faisions la pêche et l’agriculture de cycle court. Quand les entreprises crevettières sont arrivées nous avons commencé à pêcher des larves pour les laboratoires mais cela n’a pas duré. À présent nous n’avons pas de travail, quelques-unes travaillent à étêter les crevettes dans les piscines, mais c’est dur, c’est mal payé et ce n’est pas permanent ».

Elles se rappellent que le phénomène du Niño était une bénédiction parce qu’il s’accompagnait de pêche abondante et d’un renouvellement de la terre. « Depuis que la mangrove a disparu, chaque phénomène du Niño est un malheur qui tombe sur nos communautés, tout s’inonde, on perd nos maisons, les gens doivent quitter leur territoire », se sont-elles lamentées.

À Guayas il existe encore une grande diversité de poissons, de crevettes et de mollusques ; il reste encore une grande étendue de mangrove que les communautés protègent. Mais il y a des endroits, comme l’île Puna, où les fermes crevettières ont éliminé la mangrove, de sorte que beaucoup de cueilleuses de coquillages et de crabes n’ont plus de travail ni de source d’aliments.

Dans la province de Santa Elena la mangrove a été presque exterminée mais il y a des récifs et des bancs de poissons qui permettent une pêche abondante. Pourtant, il est nécessaire de protéger ces ressources parce que la pêche industrielle est en train d’en venir à bout et que, sans la mangrove qui est la « maternité » des poissons, cette richesse disparaîtra bientôt.

La lutte

« Nous avons été menacées, agressées, les crevettiers ont tiré sur nous, ils ont lâché les chiens contre nous pour nous faire quitter la mangrove et s’emparer de ce patrimoine qui nous appartient. Mais nous sommes restées, prêtes à donner notre vie s’il le faut, parce que c’est ici que nous sommes nées, notre histoire est ici, nos histoires, notre travail, notre nourriture, nos familles et nos amies », ont dit les femmes d’Esmeraldas.

Et elles ont chanté :

Je voudrais que le président puisse écouter
Ce que je veux lui dire en ce moment
Écoutez, monsieur le président, ayez pitié,
Les mangroves n’appartiennent pas aux autorités

Hélas, combien ça va durer encore
Dites-nous s’il vous plaît
Jusqu’où vous allez faire souffrir
Les pauvres de l’Équateur


« Nous rêvons de voir le fruit de nos efforts et de récupérer le territoire perdu, d’en finir avec les marches, de gagner ce combat et de profiter de ce que nous avons et de ce que nous aurons récupéré », ont dit les femmes de Manabí.

L’avenir

Le rêve des femmes est que les crustacés reviennent, qu’il en existe 1 000 ou 1 500 comme il y a une vingtaine d’années. Elles veulent travailler comme avant à cueillir des coquillages et des crabes. Elles souhaitent le retour de beaucoup d’espèces utiles pour leur alimentation, que les hommes continuent de travailler à la mangrove, de faire du charbon, de construire les maisons avec du bois de manglier, que la mangrove et leur vie redeviennent ce qu’elles étaient.

Il est vrai que tout n’est pas rose car la vie est dure dans la mangrove. « En cueillant des coquillages j’ai donné à mes enfants la possibilité d’étudier pour qu’ils ne soient pas comme moi, pour qu’ils vivent mieux. Je suis fière de les avoir fait progresser. Ma mère ne m’a pas donné d’études », a dit Jacinta, déléguée du canton de Muisne, province d’Esmeraldas. Cette réflexion a déclenché une forte polémique chez les participantes.

C’est « parce qu’on est l’objet de discrimination, on nous traite de ‘cholas’ [métisses] avec mépris, notre travail n’est pas apprécié. Une femme qui travaille dans la mangrove n’est pas respectée comme celle qui a une profession universitaire ; c’est pour cela que nous pensons que nos enfants doivent faire des études, pour qu’on les respecte. Car la société est comme cela, elle ne comprend pas que la mangrove est merveilleuse, que nous leur donnons à manger grâce à notre travail. Ce n’est pas nous qui méprisons la mangrove, ce sont les présidents du pays, les puissants, qui la détruisent, qui ne comprennent pas », ont réfléchi les femmes de la province d’El Oro.

« Nous voulons faire entendre notre voix pour qu’on nous écoute et qu’on respecte tous nos idéaux. Nous voulons conserver ce qui est à nous et pouvoir subvenir aux besoins de nos familles grâce au travail des femmes et des hommes. Nous voulons qu’on nous admire pour l’effort que nous faisons pour défendre notre territoire et qu’on mette fin à la discrimination, pour que nos enfants héritent de la mangrove et soient fiers d’y appartenir. Nous voulons qu’il n’y ait plus de violence dans nos communautés, qu’on nous laisse marcher et courir dans notre mangrove et travailler avec dignité », ont-elles affirmé.

« Mon rêve est de semer la mangrove et la cultiver pour que mes petits-enfants et mes arrière-petits-enfants y travaillent et racontent la même histoire que je raconte en ce moment. Qu’ils fassent partie de la mangrove comme j’en fais partie », a dit Rosa, pêcheuse de crabes de 52 ans, qui a appris à toute une génération à aimer la mangrove et à gagner sa vie en y récoltant des crabes.

La rencontre s’est terminée par une affirmation de la vie. Sur cinquante hectares de mangrove occupés illégalement et détruits par M. Ilario Patiño et ses piscines de crevettes, les femmes ont reboisé deux hectares dans la localité Casa Vieja de la paroisse Bolívar.

On a demandé au ministère de l’Environnement d’enregistrer cette surface et on espère que, cette fois-ci, le reboisement fait par les femmes sera reconnu et que la zone pourra revivre.

Article rédigé à partir d’extraits édités du compte rendu de la rencontre, envoyé par C-CONDEM – Corporación Coordinadora Nacional para la Defensa del Ecosistema Manglar, manglares@ccondem.org.ec, http://www.ccondem.org.ec/.
Source : WRM

Autre article :

Photographie : Vente des coquillages à une commerçante dans la région d'Esmeraldas en Equateur - Philippe FAVRELIERE - avril 1990

1 commentaire:

osezlefeminisme! a dit…

Les femmes doivent se battre sans cesse, dans tous les domaines et dans tous les pays. Le combat de ses femmes pour que leur travail soit reconnu est légitime, toutes ses petites mains qui s'affèrent à pêcher, à tisser, à soigner, etc. sont invisibles et dévalorisées alors que les grandes puissances dirigées la plupart par des hommes engrangent tous les bénéfices et les honneurs. Mais la puissance ne se construit-elle pas par l'oppression des plus exploitables?
www.osezlefeminisme.fr