vendredi 23 janvier 2009

Réalité de Colombie : Pêcheur-narcotrafiquant ou narco-pêcheur

Les narcos se mettent à l'eau
C'est un drôle de "capitaine Nemo" qui a été arrêté. Enrique Portocarrero fabriquait des semi-submersibles en fibre de verre, quasi indétectables, qu'il vendait aux trafiquants de drogue pour le transport de leurs marchandises.

Trapu, avec un cou de taureau et l'air mauvais, Enrique Portocarrero n'a rien d'un personnage de science-fiction à la Jules Verne. Les policiers colombiens l'ont pourtant surnommé "capitaine Nemo", d'après le sombre et génial héros de Vingt Mille Lieues sous les mers. Cet homme de 45 ans aurait en effet conçu et fabriqué vingt sous-marins en fibre de verre utilisés par les trafiquants de drogue pour transporter de la cocaïne depuis le sud de la Colombie jusqu'en Amérique centrale et au Mexique.

Après une enquête de trois ans menée conjointement avec les organismes de lutte antidrogue américains et britanniques, le Département de sécurité de l'Etat (DAS, équivalent colombien du FBI) a procédé, en novembre 2008, à l'arrestation de Portocarrero dans le port de Buenaventura, où il menait une double vie de pêcheur de crevettes et de fabricant de sous-marin. "Il a fait preuve d'une imagination criminelle fabuleuse", note le capitaine de marine Luis German Borrero. "Il a apporté de nombreuses innovations, comme une carène laissant un très faible sillage, un kiosque qui dépasse de la surface de l'eau de 30 centimètres seulement et un système de ballasts qui permet à l'équipage de faire couler le navire en dix minutes. C'est un homme très ingénieux." Portocarrero vivait bien. Les policiers ont trouvé 200 000 dollars cachés dans la roue de secours de sa voiture et savent qu'il a acheté cinq crevettiers grâce à ses sous-marins, vendus 1 million de dollars pièce.

Selon le DAS, Portocarrero a créé un nouveau type de "semi-submersible", nom donné aux navires qui se déplacent juste au-dessous de la surface de l'eau, à la différence des vrais sous-marins qui peuvent descendre et remonter. Les agents antidrogue ont du mal à les repérer en mer parce que leur faible sillage est à peine visible sur les écrans radar. De plus, les gaz d'échappement sont relâchés dans l'eau, rendant inutiles les détecteurs de chaleur des avions de surveillance. Les agents colombiens pensent que Portocarrero a construit un tiers de la flotte utilisée par les trafiquants l'année dernière.

La chasse aux semi-submersibles est la dernière version du jeu du chat et de la souris auquel se livrent les trafiquants et les organismes de lutte antidrogue. Les autorités pensent que le contrôle plus strict des bateaux de pêche colombiens et équatoriens, souvent utilisés pour le trafic de stupéfiants, est l'un des facteurs qui a poussé les narcos à se tourner vers les sous-marins. En effet, depuis la mi-2007, tous les bateaux de pêche de la région doivent être équipés de GPS pour que la police puisse suivre leurs déplacements. D'après celle-ci, plusieurs trafiquants de cocaïne, cherchant à reprendre l'avantage, se sont alliés pour constituer une seule cargaison et acheter les navires de Portocarrero. Selon l'informateur qui a conduit les gardes-côtes colombiens au chantier naval de Portocarrero, il fallait environ six semaines pour en construire un. Les embarcations étaient conçues en fonction de la quantité de drogue à transporter. La charge maximale de cocaïne était de 10 tonnes, soit une valeur de 250 millions de dollars à la revente.

Les semi-submersibles pouvaient mesurer jusqu'à 18 mètres de long et étaient équipés de systèmes de ballasts, de commande et d'alimentation en électricité très complexes. Ils étaient généralement propulsés par un moteur Diesel de 350 chevaux, et l'équipage, composé de quatre hommes, disposait d'une radio ultramoderne, d'un GPS et d'un téléphone satellitaire. Selon le capitaine Borrero, leur rayon d'action était de 2 000 milles, soit plus qu'assez pour aller des côtes colombiennes à la baie de Tehuantepec, au Mexique, leur principale destination. Les sous-marins mettent à l'épreuve les services de lutte antidrogue, néanmoins les responsables de la DEA affirment être capables de les repérer de plus en plus facilement grâce aux systèmes électroniques embarqués dans les avions de patrouille britanniques.

Les autorités colombiennes pensent que Portocarrero sera extradé vers les Etats-Unis, bien qu'il n'y ait pour l'instant aucun mandat à son encontre dans ce pays. Certains responsables craignent que les trafiquants ne passent à l'étape suivante dans leur logique : l'utilisation de vrais sous-marins. Il ne s'agit que d'une question de temps, estiment-ils. Aucun vrai sous-marin n'a encore été arraisonné avec une cargaison de cocaïne, mais la police colombienne en a découvert un près de Bogotá en 1995. Il était en cours de construction d'après des plans russes.
Chris Kraul
Los Angeles Times / Courier International

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