mercredi 17 décembre 2008

Indonésie : la crevetticulture industrielle crée des tensions croissantes

La crevetticulture a été développée en Indonésie pendant des centaines d'années. La culture se faisait dans des champs de riz ou dans des bassins, en même temps que la pisciculture et sans altérer les mangroves de façon significative. Suite à l'augmentation récente de la demande de crevettes, la méthode employée est devenue intensive ou semi-intensive et ne respecte plus ni les écosystèmes ni les populations locales.

Ramasseur de post-larves de crevettes pour les élevages

La technologie moderne a été introduite en 1971, lorsque le gouvernement indonésien a construit la première écloserie à Sulawesi du Sud. Soutenu par la FAO et le PNUE (Programme des Nations unies pour l'Environnement), le gouvernement a installé en 1974, à Jepara (Java centrale), le Centre pour le développement de l'aquiculture d'eau saumâtre. Vers la fin de l'année 1989, plus de cent élevages avaient été installés sur le territoire indonésien.

En 1984, le gouvernement indonésien a lancé un programme appelé INTAM (Intensification des tambaks ou bassins crevetticoles) visant à intensifier l'élevage de crevettes ainsi qu'à le développer dans d'autres localités. Entre 1983 y 1984, la Banque asiatique de développement et la Banque mondiale ont soutenu financièrement plusieurs projets importants d'élevage de crevettes. Vers la fin des années 80, le Programme des petits exploitants de plantations industrielles mères (Nucleus Estate Smallholders Scheme - NESS) a été introduit dans la culture crevettière et des fermes à crevettes à très grande échelle ont été planifiées et développées. La surface occupée par les bassins crevettiers est passée de 174 600 hectares en 1977 à 231 460 en 1989, et à 305 500 en 1998.

Au cours des dernières années, des fermes crevetticoles individuelles ont été planifiées sur près de 170 000 hectares et le gouvernement a déclaré que 860 000 hectares de mangroves étaient disponibles pour y installer des bassins crevettiers (environ 25% des mangroves de l'Indonésie). D'après le programme gouvernemental Protekan 2003 (programme dont l'objectif est d'accroître les exportations du secteur de la pêche), le Département de l'Agriculture envisage d'exporter 677 800 tonnes vers la fin de l'année 2003, à la place des 97 228 tonnes exportées 1989 et des 117 847 exportées en 1998. Une des raisons de cette expansion est l'importance des devises étrangères rapportées par les exportations de crevettes lors de la crise financière de 1997-98 et cette rentrée providentielle de devises a fait que le gouvernement veuille maintenant exploiter au maximum ce potentiel crevetticole, sans tenir compte des impacts importants sur l'environnement et sur les populations locales associés à l'élevage industriel de crevettes.

Tandis que les bassins traditionnels étaient situés principalement dans l'île de Java, la plupart des nouvelles entreprises se sont développées sur les îles extérieures de Sumatra, Kalimantan, Sulawesi et Irian Jaya et sont souvent associées à des programmes de transfert de population discutables. Les principaux marchés pour les crevettes indonésiennes ont été jusqu'à aujourd'hui Hong Kong, Singapour, la Malaisie et les Etats-Unis, mais de nouveaux marchés pourraient surgir en Europe.

Les bassins traditionnels étaient des propriétés individuelles ou communales, tandis que la propriété des nouvelles entreprises tend à se concentrer aux mains d'un nombre réduit de compagnies. Actuellement, les trois plus grandes compagnies d'élevage de crevettes qui fonctionnent dans le cadre du programme NESS sont: PT Central Pertiwi Bratasena (PT.CPB), PT Dipasena Citra Darmaja (PT.DCD) et PT Wahyuni Mandira (PT.WM). PT.CPB, dont le 31% des actions est détenu par la multinationale crevetticole Charoen Pokphand de la Thaïlande, occupe 10 500 hectares et envisage de s'accroître de 15 000 hectares au même endroit. PT.DCD et PT.WM sont propriété du Groupe Gajah Tunggal et situées à Sumatra Sud et à Lampung, et occupent respectivement 16 500 et 30 000 hectares (dont 6 000 sont opérationnelles). En 1996, PT.CPB a exporté 17 000 tonnes de crevettes pour un montant de 114 millions de dollars. Entre-temps, PT.DCD a produit cette même année 19 853 tonnes dont 13 423 ont été exportées. PT.WM a commencé à fonctionner vers la fin de l'année 1996 et vient d'atteindre le stade de production maximale. Chacune de ces trois grandes compagnies contribue à hauteur de 20-30% aux exportations de crevettes indonésiennes. Il peut être affirmé que près de 70-80% des exportations indonésiennes de crevettes sont aux mains de trois compagnies (PT.DCD, PT.WM, PT.CPB).

Les investissements étrangers sont présents mais ne concernent pas la gestion directe des fermes, exception faite de Charoen Pokphand à Bratasena et d'une compagnie française à Sulawesi. La plupart des investissements étrangers dans l'industrie crevetticole concerne l'alimentation des crevettes, la médecine et la technologie. Charoen Pokphand, Cargill et Comfeed sont les trois plus grandes industries supportrices.

En Indonésie, depuis 1992, la production de crevettes a souffert du fait des virus, de même que dans plusieurs autres pays. De nombreux étangs ont été abandonnés à Java et à Sulawesi du Sud, et les investisseurs crevetticoles sont à la recherche de nouveaux endroits exploitables. Suite aux attaques des virus, le gouvernement a décidé d'importer l'espèce Penaeus Vannamei d'Amérique du Sud, une décision controversée étant donné que les études réalisées sur les impacts potentiels que pourraient causer l'introduction d'une nouvelle espèce dans le pays sont insuffisantes.

Concernant les principaux impacts causés par l'élevage de crevettes, la documentation recueillie par les ONG et les chercheurs signalent que l'élevage incontrôlé de crevettes constitue une menace majeure pour les mangroves (car elles sont converties en étangs), voire même pour la production des champs de riz et des vergers (en raison de la salinisation de l'eau douce). L'élevage de crevettes est également à l'origine de l'érosion des côtes, de la sédimentation et de la pollution de l'eau, ce qui porte préjudice aux récifs de corail, aux herbiers ainsi qu'à la productivité des eaux côtières. La réaménagement des étangs abandonnés dû à l'acidification du sol est trop coûteux pour les populations locales ainsi que pour les unités gouvernementales.
Quant à ce qui concerne les impacts sociaux, l'élevage de crevettes a créé de sérieuses tensions et des conflits entre les habitants locaux et les travailleurs étrangers, au sein de la communauté, ainsi que entre les habitants locaux et les investisseurs ou les compagnies. L'une des causes principales des conflits a été la spéculation et le vol de terres. Soutenues par les agences gouvernementales et par la police, les compagnies forcent les populations locales à renoncer à leurs terres sans compensation adéquate, voir même sans aucune compensation.

La mise en application du programme "Inti-Plasma" ou NESS est une des caractéristiques particulières de l'élevage de crevettes en Indonésie. Suivant ce programme, une compagnie installe des étangs à crevettes sur de grandes parcelles (souvent des mangroves ou autres écosystèmes de terres humides) et passe des accords avec des petits fermiers qui lui achètent un ou plusieurs étangs ainsi que tout le nécessaire à l'élevage et par la suite lui vendent la récolte. Théoriquement, il est prévu que les petits cultivateurs paient leur dette à la compagnie dans un délai de 7-8 ans et deviennent des propriétaires à part entière de l'étang et d'une petite maison. Mais en réalité, toutes les conditions et les prix sont fixés par la compagnie, la comptabilité est également tenue par celle-ci et les petits propriétaires se retrouvent coincés dans un cercle vicieux de pauvreté et d'endettement. Même la vie sociale de ces petits cultivateurs se retrouve sous le contrôle absolu de la compagnie : ils ne peuvent quitter l'établissement crevetticole que pendant quelques jours par an et uniquement pour les raisons autorisées par la compagnie et ils sont pénalisés en cas de retour tardif. Lorsqu'une récolte est mauvaise, les pertes ne touchent que les petits cultivateurs dont l'endettement s'accroît de plus en plus. Leur dépendance est totale par rapport à la compagnie et à ses pratiques injustes et louches; en fait, ils vivent en semi-esclavage.

L'application du modèle NESS à l'élevage de crevettes à grande échelle a été à l'origine de sérieux conflits sociaux et a entraîné des violations aux droits de l'homme. Le Sud de Sumatra est le centre géographique des conflits concernant l'élevage de crevettes. Trois des plus grands établissements d'élevage de crevettes sont situés dans des zones environnantes à Sumatera (Wahyuni Mandira à Sumatra Sud, Dipasena et Bratasena à Lampung). Toutes les trois doivent faire face à de vives protestations des populations locales au sujet des droits sur les terres et des violations des droits de l'homme.

Wahyuni Mandira Co. possède 30 500 hectares et envisage de s'étendre à 170 000. Avant le début de ses opérations en 1997, une partie des terres appartenait à des habitants locaux et le reste correspondait à une aire préservée. 2 200 cultivateurs ont été forcés de renoncer à leurs terres en échange d'une compensation minimale car le gouvernement provincial affirmait que les terres étaient propriété du gouvernement et que les habitants locaux n'avaient aucun droit sur celles-ci. Seulement 10% d'entre eux ont été invités à devenir petits cultivateurs de crevettes tandis que les autres ont été obligés de partir. Plus d'un millier ont résisté et sont restés dans des terres avoisinantes et dans des zones de mangroves.

En novembre 1998, environ 1 600 cultivateurs (petits exploitants) ont protesté contre les conditions imposées par la compagnie. Frustrés par l'absence de réponse de la compagnie, du Parlement national de Jakarta, du gouvernement régional de Sumatra Sud ainsi que de la Commission nationale des droits de l'homme, les cultivateurs ont commencé à manifester en face du bureau de direction de la ferme. La situation s'est dégradée, hors de tout contrôle, dérivant en émeute. Quelques minutes après le début de l'émeute, des militaires ont cerclé la ferme et les cultivateurs se sont retrouvés piégés à l'intérieur de celle-ci pendant plusieurs jours et sans aucune nourriture. Finalement, plus de 30 cultivateurs ont été arrêtés, 16 d'entre eux condamnés à des peines de prison allant de 6 mois à 5 ans. La Cour n'a jamais tenu compte du fait que l'émeute avait été clairement organisée par la compagnie.

Dans le but d'étendre les opérations de la ferme à 170 000 hectares, au cours de l'année 2000 la compagnie a construit des canaux traversant des terres appartenant à des habitants locaux ce qui a encore créé des tensions et des conflits. Par ailleurs, certains habitants locaux dirigent des fermes crevetticoles traditionnelles et la compagnie s'est installée dans leur zone sous la protection de l'armée et de la police.

Des histoires similaires ont été dévoilées à Dipasena Farming, une ferme à crevettes proche gérée par cette même compagnie holding, où plus de 1 700 petits cultivateurs ont manifesté pour les mêmes raisons que dans le cas précédent, et de même à Shrimp Banggai Sulawesi farm, une joint venture indonésienne-française de 100 hectares. Les habitants locaux ont déposé une plainte contre ces compagnies mais attendent toujours une réponse du Tribunal inférieur. D'autres cas bien documentés ont eu lieu en Papouasie, à Maluku, et dans d'autres endroits de Sumatra. La résistance des communautés se doit non seulement aux droits sur les terres mais également aux impacts sur l'environnement. La communauté de Bengkulu, Sumatra, s'est opposée à la construction d'une ferme à crevettes dans la région pour des raisons environnementales.

Plus récemment, le 15 août 2002, Central Pertiwi Bahari (CPB), connue également sous le nom de Bratasena farming, dans les provinces de Lampung, a été accusée par 147 habitants au cours d'un conflit portant sur 347 hectares de terres. La population locale affirmait que leurs terres avaient été occupées en 1995 par la compagnie sans verser aucune compensation. A ce moment-là, la population locale a adressé une plainte à la compagnie, au gouvernement local et au Parlement national mais elle n'a reçu aucune réponse. La compagnie assure aujourd'hui qu'elle donnera suite aux réclamations si le gouvernement le lui demande.

Le système NESS est également très discriminatoire envers les femmes. Dans les fermes à crevettes à grande échelle, seulement les hommes adultes et ayant fait des études peuvent espérer d'y trouver un emploi. En cas de décès ou d'incapacité au travail des cultivateurs hommes, leurs femmes doivent quitter la ferme, abandonnant derrière elles tous les actifs correspondant aux versements réalisés par le couple.

L'impact sur la santé et sur l'éducation peut également être considéré comme grave, en particulier en ce qui concerne les enfants. Pendant l'épisode de "El Niño" en 1999, le paludisme s'est généralisé à Sumatra Sud, dû en partie aux étangs crevetticoles abandonnés qui sont devenus l'environnement optimal pour le développement des larves du moustique Anophèles. La pénurie d'eau potable a favorisé le développement de pneumonies chez certaines personnes de la ferme Wahyuni Mandira, à Sumatra, suite à l'ingestion d'eau pluviale.

En conclusion, le passage de l'élevage traditionnel de crevettes à l'élevage industriel qui est en train d'avoir lieu en Indonésie à un rythme rapide peut bénéficier à court terme le gouvernement ainsi que les gros investisseurs crevetticoles grâce aux rentrées de devises étrangères, mais le coût social et l'impact sur l'environnement associés à cette industrie l'emportent largement sur les bénéfices. Les communautés locales sont particulièrement marginalisées et exploitées dans les fermes NESS à grande échelle et les structures sociales locales subissent des tensions et des conflits croissants. Par P. Raja Siregar

Source : WRM

Voir dossier : Crevette et crevetticulture

Revue de presse :

Higher feed prices for Indonesian shrimp farmers (Seafoodtoday)
Les crevetticulteurs souffrent du prix élevé des aliments qui représentent près de la moitié des coûts de revient. L’indonésie importe près de 40% des ingrédients principalement du Chili et du Pérou (farine de poisson).

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